Orgueilleuse, elle ?
Orgueilleuse, elle ?
La vieille a un visage des mauvais jours ; elle ne s’arrête de bougonner que pour la regarder bien en face et lui asséner :
« - tu sens mauvais ! c’est l’orgueil qui suinte de toutes parts et qui finira par t’étouffer ! Toi, avec tout ton orgueil, tu sens mauvais »
et avec brusquerie, la vieille lui tourne le dos.
Elle est interloquée. Elle n’a plus qu’à monter dans sa chambre, escalader 4 à 4 l’escalier, fermer la porte sur l’étroit cabinet où elle est chez elle. Elle est au calme, elle sent les battements de son cœur, sa tête tourne, les pensées se bousculent :
Mais de quel droit est-ce qu’elle lui a dit ça ? elle est méchante ; et qu’est-ce que ça peut lui faire ce qu’elle est au juste ?
Les larmes lui viennent aux yeux, mais juste à peine. Elle se secoue. Elle passe machinalement sa main sous son aisselle, se renifle « ça ne sent rien ! enfin rien de spécial, et ma toilette a été faite ».
L’orgueil aurait donc une odeur ?
Ça ne peut pas la concerner, pas elle, elle est propre et soignée. Et elle ne sent pas.
Mais voyons, pourquoi lui a-t-elle balancé cette histoire d’orgueil ? encore un de ces retours de messe où l’autre aura entendu le curé dire n’importe quoi.
Oui, c’est certainement ça, une histoire de péché. Capital, peut-être ou même mortel, va savoir.
Enfin, quand même pas, il ne faut pas exagérer. C’est la paresse la mère de tous les vices, donc l’orgueil vient forcément derrière. Et, paresseuse, c’est sûr, elle ne l’est pas.
On lui a dit à l’école qu’elle était orgueilleuse. Mais pas avec les mêmes mots, On lui a dit :
-
« Mademoiselle, vous êtes une orgueilleuse »
Mais c’était avec le même mépris, même pas dissimulé.
Et pourquoi en fait ? Elle travaille mieux que les autres, normal elle est plus intelligente, les autres se traînent à côté, ou plutôt derrière. Alors, bon, c’est vrai, elle est bien contente d’être au-dessus du lot, de toutes celles qui prennent un temps fou à comprendre. Ces bécasses qui ne savent pas compter, font 10 fautes par dictée. De toute manière, elle ne les aime pas. Et c’est réciproque, les autres, elles se moquent d’elle, de ses fringues minables et de sa pauvreté. Mais voilà, elle a été admise à petit prix, par charité chrétienne, tout le monde sait ça.
L’orgueil, c’est quand « on se croit » et c’est ce qu’elles disent les autres « tu te crois».
Et pourquoi pas ? il faut bien se croire quelque chose quand on est rien du tout. Elle est seule et au-dessus des autres, Mais comment faire autrement aussi ? La vieille peut bien dire ce qu’elle veut, et tout ça est injuste, au fond, elle a fait de mal à personne. Et personne n’est à sa place, à elle. Il faut bien exister là-bas, et continuer à être la meilleure, la plus intelligente, et à regarder les autres de haut.
Et si c’était pas comme ça, elle ne pourrait même plus y aller. Elle trébucherait et elle tomberait.
Alors, l’orgueil, ce péché, il faudra faire avec. Pour l’enfer, elle verra bien plus tard.
Surlaberge







