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25 septembre 2017

Mochard, les Bâtisseurs et la Reine Fantaghiro

Inspiré de Goethe et de Calvino

 

Il était une fois un petit garçon solitaire et disgracieux, qui portait le nom de Mochard. Il vivait avec sa pauvre mère, dans une masure de campagne, au bord d'une rivière aux eaux chantantes.

Mochard n'avait ni frère, ni sœur. Il n'avait pas non plus d'amis. Les gamins des environs ne l'aimaient guère. Toujours ils se moquaient de son physique ingrat, de son petit corps grassouillet, de son air bêta et rêveur.

Car Mochard était bel et bien un doux rêveur. Il aimait passer son temps au bord de la rivière, à regarder s'enfuir l'eau ; il pouvait rester des heures couché dans l'herbe grasse, à observer les nuages aux formes évocatrices.

 

- Celui-ci est un cheval ! disait-il en montrant du doigt les nuées. Celui-là est un vieillard à la longue barbe, et celui-là une vague immense! Quant à celui-ci... celui-ci, c'est le frère que j'aimerais tant avoir. Il est tout ce que je ne suis pas : il est grand, il est beau, il est fort! Il me protège des autres enfants, et grâce à lui je ne suis plus seul!

Il est vrai que secrètement, Mochard désirait avoir un frère qui l'aurait accepté tel qu'il était, et qui l'aurait fait se sentir moins méprisable. Un jour, tandis qu’il était allongé dans la prairie et qu'il s'adressait aux nuages, sa mère l'entendit parler de ce frère idéal. Elle fut très attristée de constater l'état d'isolement dans lequel se trouvait son garçon.

 

Le soir, juste avant de se coucher, la brave femme s'agenouilla devant son lit, et se mit à implorer le Ciel.

- Ô Sainte Mère de Dieu! pria-t-elle. Toi qui es tout, Toi qui es miséricordieuse! Je T'en prie fais quelque chose pour mon petit : envoie-lui ce frère qu'il espère tant, envoie-lui un ami qui égaye sa solitude!

Puis elle se coucha, après avoir versé d'abondantes larmes. La nuit, elle eut un songe qui lui apporta un grand réconfort, et qu'elle prit pour un signe de la Providence : elle rêva qu'elle tenait l'extrémité d'une tresse  en or dans ses mains. Cette tresse tombait du ciel, et n'appartenait ni plus ni moins qu'à la Mère de Dieu Elle-même! La Sainte Mère était assise sur un trône d'or, les genoux recouverts d'un drap bleu azur. Elle portait une couronne, ainsi qu'une tunique blanche. Sa longue chevelure blonde se répandait sur le monde tel un dais de lumière. D'autres tresses y étaient entremêlées, et d'autres fidèles, comme la mère de Mochard, en tenaient l'extrémité. Tous les fidèles étaient reliés à la Mère Divine par ce biais, et la Mère Divine leur souriait avec bienveillance.

 

La journée suivante, Mochard s’en vint au bord de la rivière, comme à son habitude.  Soudain, il entendit une étrange note de musique, un bourdon pur et magnifique, qu'il n'avait jamais entendu jusque-là et qui semblait lui dire : « Mochard! Viens à moi! ».

Alors Mochard se leva et chercha la direction d'où provenait ce doux son. Une légère brise se leva et découvrit un sentier de terre qui serpentait dans les hautes herbes de la berge. Mochard ne l'avait jamais vu auparavant, mais d'instinct, il sut qu'il devait suivre ce chemin.

Il marcha Dieu-sait combien de temps en longeant la rivière, tandis que dans ses oreilles la note de musique se répétait sans cesse, toujours plus intense.

Bientôt, il arriva aux abords d'une grande ville qu'un panneau de bois désignait sous le nom de Cité-des-Contes. Le sentier de terre s'était élargi pour devenir une route bordée de champs et de vergers, qu'empruntaient quantité de paysans et de marchands qui se saluaient cordialement.

 

Pour rentrer dans la Cité-des-Contes, il fallait traverser la rivière longée par Mochard, qui s'était transformée en véritable fleuve. Un colossal pont d'émeraude, surmonté de multiples arches, l'enjambait avec grâce et noblesse. Sous les rayons du soleil, il brillait de mille éclats smaragdins, si bien que Mochard en fut émerveillé.

- Cet ouvrage est incroyable! dit-il à une passante. Quelle est son origine?

- Il y a quelques temps de cela, lui répondit la femme, la Cité-des-Contes connut une sombre période de son histoire : d'abord, il n'y avait plus de pont pour traverser le fleuve, et les gens de la campagne ne pouvaient plus rejoindre ceux de la ville. Ensuite, le prince héritier vint à mourir prématurément, laissant la cité sans suzerain. Ô! Combien notre peine fut grande! Car on peut dire sans menterie, que le prince était aimé de tous ses sujets, et qu'il faisait la joie de chacun. Heureusement, un génie bienfaisant vint à notre secours : il se faisait appeler le Serpent-Vert! Pour notre bien à tous, le Serpent-Vert n'hésita pas à se sacrifier. Par quelque procédé magique, il ressuscita notre prince bienaimé et se changea en pont d'émeraude afin de tous nous relier.

Et la passante ajouta haut et fort pour être entendue de tous :

- Loué soit le Serpent-Vert qui a jeté un pont entre la Vie et la Mort!

Et tous les autres passants de répéter après elle :

- Loué soit le Serpent-Vert qui a jeté un pont entre la Vie et la Mort!

 

Sur ces entrefaites, Mochard pénétra dans la Cité-des-Contes, en empruntant le pont d'émeraude. Il vit qu'une grande fête en l'honneur du Serpent-Vert et du prince ressuscité, se déroulait dans la ville. Pavois, fanions et guirlandes décoraient les maisons. Cotillons et confettis pleuvaient des balcons, tandis que de folles farandoles emplissaient les rues. Toujours guidé par l'étrange note de musique, Mochard se faufila parmi la foule en liesse jusqu'à atteindre une immense cathédrale, dans laquelle il ne put s'empêcher d'entrer. Six autres personnages pénétrèrent avec lui dans l'édifice. Lorsqu'ils furent à l'intérieur, l'imposante porte en bois de la cathédrale se referma derrière eux, en grinçant longuement sur ses gonds.

 

C'est alors qu'une jeune femme vêtue comme un soldat vint à leur rencontre. Elle portait deux pistolets ainsi qu'un estoc à la ceinture. De longues boucles brunes cascadaient sur ses épaules et son dos, revêtus de pièces d'armure.

- Bienvenue à vous, Bâtisseurs! dit-elle à Mochard ainsi qu'aux six personnages qui l'accompagnaient. Je suis la Reine Fantaghiro. Il y a peu de temps encore, je régnais sur deux royaumes prospères qui se situent bien au-delà de la Cité-des-Contes. Mais les Seigneurs du Chaos, ces êtres sanguinaires n'aimant que guerre et destruction, ont envahi mes royaumes et les ont anéantis. Pour les reconstruire, j'ai besoin de vos pouvoirs, Bâtisseurs, car vous-seuls avez la capacité de créer des univers par la seule force de votre esprit!

A ces mots, la Reine Fantaghiro leur montra un insecte d'or, semblable à une grosse cigale, qui était posé sur son avant-bras.

- Voyez! reprit-elle. Une amie magicienne m'a donné cet insecte. En battant des ailes, il produit un accord que seuls les Bâtisseurs perçoivent. Cet accord s'appelle la Note Dorée. C'est grâce à elle que vous avez été attirés jusqu'ici...

- Il doit y avoir une erreur! l'interrompit tout à coup Mochard. Je ne suis pas un Bâtisseur et je ne possède aucun pouvoir! Vous voyez bien que je ne suis qu'un petit garçon laid et inintéressant.

Mais la Reine Fantaghiro lui répondit :

- Il n'y a aucune erreur possible! Si tu as entendu la Note Dorée, c'est que tu es bien un Bâtisseur!

Là-dessus, la Reine fit jurer à tout son auditoire, Mochard et les six Bâtisseurs, de lui prêter assistance. Tous acceptèrent sans rechigner, tant cette histoire leur paraissait merveilleuse. Ainsi assurée de leur soutien, Fantaghiro sortit de sa poche un charme que lui avait donné son amie magicienne. Elle le lança et un passage magique apparut soudain au beau milieu de la cathédrale. Elle s’y engouffra, suivie de Mochard et des six autres personnages.

 

De l'autre côté du passage s'étendaient les deux royaumes de la Reine réduits à l'état de cendres par les Seigneurs du Chaos. La vue qu'ils en tirèrent les attrista tant que les Bâtisseurs décidèrent de se mettre à l'œuvre sans plus attendre.

Chacun à leur tour ils s'avancèrent, et accordèrent aux royaumes dévastés de multiples grâces, afin qu'ils renaissent de leurs cendres. Le premier des Bâtisseurs, un elfe des vents, donna aux Deux Royaumes des immensités de nature, des landes et des forêts mystérieuses peuplées de créatures magiques. Le deuxième Bâtisseur, un pieux missionnaire, leur fit don de cités merveilleuses, de châteaux et de majestueux palais fréquentés par de vaillants jouvenceaux et de délicieuses jouvencelles. Le troisième Bâtisseur, un scribe en soutane, les gratifia d'une population bigarrée, d'une multitude de sujets plus différents les uns que les autres, tous unis par une fidélité sans faille envers leur souveraine.

Le quatrième Bâtisseur, une sorcière des plus charmantes, offrit aux deux royaumes de Fantaghiro des magiciens, des enchanteurs et des apprentis-sorciers, avec leur savoir ancestral, leurs bibliothèques et leurs écoles de magie. Le cinquième Bâtisseur, un gentleman-aventurier, leur attribua des contrées exotiques, des civilisations oubliées et des peuples farouches qui ne demandaient qu'à être découverts. Enfin le sixième Bâtisseur, une dame savante et perspicace, rendit aux Deux Royaumes leur passé glorieux, leurs traditions millénaires et le souvenir de leurs héros disparus.

 

Seul Mochard, quand il dut s'avancer pour bénir les Deux Royaumes, ne sut que dire et resta prostré dans le silence, tant il était persuadé de son incapacité. Cependant, grâce à l'intervention des autres Bâtisseurs, les royaumes de la Reine Fantaghiro avaient retrouvé une gloire et une prospérité supérieure à celles qu'ils avaient connues auparavant. A cette occasion, la Reine fit tenir une grande fête dans son nouveau château. Tout le peuple y était convié et les réjouissances se prolongèrent jusque tard dans la nuit.

Tandis que chacun s'amusait, se félicitant de cet heureux dénouement, Mochard se sentait seul et désolé, malgré les signes de reconnaissance que lui adressaient la Reine et ses sujets.

- Inutile de me remercier! répondait-il à chacune de leurs attentions. Je ne suis pour rien dans le rétablissement des Deux Royaumes. Je ne suis qu'un petit garçon laid et méprisable.

 

Et personne ne parvint à le détourner de ses sombres pensées.

Il demeurait ainsi, indifférent à l'allégresse générale, quand il perçut une lointaine complainte.

- Et moi? Et moi? Faisait une voix distante et chagrine.

Attiré par ses accents plaintifs, Mochard suivit la voix qui le conduisit dans les jardins royaux. Derrière un bosquet de saules pleureurs, il découvrit une tombe isolée, d'où provenaient les lamentations. La sépulture était recouverte par un gisant en marbre aux traits si fins, que Mochard ne put en détourner le regard. Il resta longtemps à le contempler, et fut bientôt rejoint par la Reine Fantaghiro.

- Qui est-ce? lui demanda-t-il en désignant le gisant.

- Mon époux, le roi Fabio, répondit la Reine. Il est tombé en combattant les Seigneurs du Chaos, et sa mort m'a causé bien du chagrin.

En entendant ces mots, Mochard éclata en sanglots :

- Quelle injustice! cria-t-il. Moi si laid, si inutile, je suis en vie, et ce prince, si beau et tant aimé est couché dans un froid cercueil!

Alors Mochard se souvint l'histoire du pont d'émeraude dans la Cité-des-Contes, celle du Serpent-Vert qui avait donné sa vie pour sauver un prince, et aussitôt, tout fut clair dans son esprit.

- Reine Fantaghiro! dit-il d'un ton ferme. J'ai enfin trouvé quelle grâce je veux accorder à tes royaumes. Puisque je suis un Bâtisseur, comme tu le prétends, je souhaite échanger ma vie contre celle du Roi Fabio! Ainsi de ma laideur naîtra la Beauté, du dégoût que j'inspire naîtra l'Amour, et de la faiblesse qui est mienne jaillira la Virilité!

La Reine Fantaghiro aurait aimé lui dire qu'un tel sacrifice était inutile, qu'il lui suffisait de vouloir la résurrection du Roi pour qu’elle se produise. Mais Mochard énonça ses intentions avec tant de force et de conviction, que la magie opéra dans l'instant : le Roi Fabio sortit du tombeau, radieux comme un soleil au commencement du jour, et Mochard sombra dans une nuit d'éternité.

 

Grâce à son sacrifice, la Reine Fantaghiro retrouva son époux et les souverains purent s'aimer à nouveau. Longtemps ils pleurèrent ensemble sur le corps du pauvre Mochard. Puis, quand ils n'eurent plus aucune larme à verser, ils l'allongèrent dans le tombeau, à la place du Roi, et le recouvrirent du gisant en marbre aux traits parfaits. 

Ainsi, dans la mort, Mochard prit l'apparence d'un roi, il reçut la beauté d'un prince. Et les sujets de la Reine Fantaghiro furent appelés des quatre coins de ses royaumes pour lui rendre hommage.

Près de sa tombe, il n'était pas rare de rencontrer le Roi Fabio, tantôt pleurant le défunt, tantôt lui faisant la conversation comme s'il était encore en vie. Et si d'aventure quelque ignorant lui demandait qui reposait en ce lieu, le Roi répondait :

- C'est mon frère jumeau, le bienaimé Mochard. Ne voyez-vous pas le gisant qui le représente? Lui et moi possédions les mêmes traits! Mais en plus d'avoir la beauté, Mochard me surpassait en bonté ainsi qu'en abnégation. Ce qui faisait de lui un être mille fois plus aimable que moi. Las! Il n'est pas une minute où je ne pense à lui : Mochard est dans mon cœur, il est à mes côtés! Quiconque osera insulter sa mémoire connaîtra mon courroux!

 

Le Roi Fabio portait réellement Mochard dans son cœur, avec toutes ses rêveries, ses peines et ses souvenirs. De cette façon, il apprit que la mère du garçon demeurait seule dans la masure au bord de la rivière. Le Roi ne tarda pas à aller la chercher. Il voulait qu'elle vienne vivre dans son château, avec lui et la Reine Fantaghiro, comme sa propre mère l'aurait fait.

Mais quand elle vit ce roi étranger frapper à sa porte, la mère de Mochard, inquiète, lui demanda :

- Qui êtes-vous Monseigneur?

Et celui-ci de répondre :

- Je suis votre fils, Madame.

Alors la mère de Mochard regarda dans le cœur du Roi Fabio, et vit que son fils y résidait. Cela suffit à la rendre confiante. Elle accepta de suivre le Roi jusque dans son château, et de vivre auprès de lui, ainsi que de la Reine Fantaghiro, comme si elle fut leur propre mère.

Et quand le Roi Fabio emmena la brave femme sur le tombeau de Mochard, et qu'elle vit le gisant en marbre qui le recouvrait, elle constata que la Mort avait transfiguré son fils. Et quand le Roi lui apprit encore comment Mochard s'était sacrifié pour lui rendre la vie, elle comprit que son garçon avait été sublimé par ses actes de pure générosité. Émue aux larmes, la pauvre femme sourit :

 

- Bénie sois-Tu, Mère de Dieu! dit-elle en s'adressant au Ciel. Tu écoutes les petits, les faibles et les disgracieux. Tu leur donnes un pouvoir plus puissant que toutes les faveurs matérielles : celui de l'Esprit, celui de l'Imagination! Grâce à ce pouvoir, il n'existe pas de contraires irréconciliables, ni de frontières infranchissables! Grâce à l'Esprit que Tu dispenses, le lointain devient proche, la mort devient vie, la laideur devient beauté et l'autre devient soi!

 

Sri Nath

Sébastien - Sri Nath

 

Les perles magiques

 

Lilou était allongée sur son petit lit et elle était triste. Triste parce qu’elle se trouvait dans un orphelinat, que c’était le vingt quatre décembre, et qu’elle aurait bien aimé se blottir contre sa maman, s’endormir contre elle, se réveiller  le matin et voir tous les cadeaux au pied de l’arbre. Elle ne comprenait pas grand chose au monde des adultes, mais ce qu’elle avait bien compris c’était qu’elle ne reverrait plus ses parents. Elle n’avait que six ans.

 

L’accident était arrivé il y avait un an environ. Un soir ses parents n’étaient pas là à l’heure de la sortie. Elle aimait bien les apercevoir derrière la grille, ils se tenaient la main et s’embrassaient. Elle courait alors pour se jeter dans leurs bras, mais arrivée près d’eux, elle s‘arrêtait, comme si elle hésitait à choisir ; Papa ? Maman ? C’était devenu un jeu. Elle avait attendu dans le bureau de la directrice ; celle-ci essayait de la rassurer :

 

-          Ne t’inquiète pas Lilou, ils ont sûrement eu un empêchement, une panne de voiture peut-être, je suis sûre qu’ils ne vont pas tarder à arriver.

 

La directrice, Mme Bonnal, essaya de les joindre à leurs travails, mais ils étaient partis à l’heure habituelle. Et puis le téléphone sonna, c’était la police. Elle proposa de garder Lilou jusqu’au lendemain, de façon à lui annoncer la disparition de ses parents de la manière la plus douce possible.

 

L’odeur du lait chaud la réveilla. Mme Bonnal se tenait près d’elle, elle avait les traits tirés, elle n’avait pas dormi de la nuit. Des larmes perlaient au bord de ses yeux.

 

-          Bonjour Lilou. Tu as bien dormi ? Viens boire ton lait, j’ai mis du chocolat. Tu aimes le chocolat ?

-          Oui Madame, j’adore le chocolat et les céréales aussi.

-          Bien, il faut que je te dise quelque chose de très grave et …

 

Sa voix se brouilla, mais elle se reprit.

 

-          Il est arrivé un malheur ma chérie. Tes parents ont eu un accident… Ils sont à l’hôpital, mais … Ils n’ont pas souffert … Le choc a été très violent, et … Enfin, ils sont partis pour toujours.

 

Accident, hôpital, partis pour toujours. Lilou ne comprenait rien. Pourquoi ses parents étaient-ils partis pour toujours ? Et c’était combien de temps toujours ?

 

Elle regarda Mme Bonnal et attendit la suite. Comme celle-ci se taisait, elle lui demanda :

 

-     Mais ils viendront quand me chercher ?

-          Je crois que tu n’as pas bien saisi. Ils ne viendront pas. Ils sont morts dans cet accident et …Tu ne les reverras plus.

-          Mais pourquoi ils sont partis sans moi ? Papa m’a toujours dit qu’il m’emmènerait partout. Il m’a menti alors ?

-          Mais pas du tout. Ce n’est pas de sa faute. Un camion a grillé un feu rouge et …

 

N’y tenant plus, Mme Bonnal pris la fillette dans ses bras et la serra très fort. Toutes les deux pleuraient à chaudes larmes, et Lilou sentait bien qu’il se passait des choses terribles. Papa, maman, où êtes-vous ? Un long moment après et avec une infinie tendresse, Mme Bonnal continua :

 

-          Tu sais, je n’ai pas le droit de te garder avec moi. Alors, en attendant que l’on puisse joindre ta tante, tu devras aller à la DDAS. Une dame va venir te chercher, tu verras elle est très gentille. Et puis …

 

Et puis Lilou se retrouva dans un orphelinat tenu par des religieuses. C’est sœur Claire qui l’accueillit.

 

-          Mes parents sont partis sans moi, et je suis une orpheline, lui dit-elle.

-          Ma petite fille, ils sont partis certes, mais de là où ils sont ils te voient. Ils ne t’ont pas abandonnée, mais le bon Dieu les a appelés auprès de lui.

 

Elle était gentille sœur Claire, elle lui faisait des câlins, lui racontait des histoires d’anges qui descendaient du ciel, de petit Jésus, de sainte Vierge. Lilou aimait bien sœur Claire parce qu’elle était douce comme sa maman.

 

Les jours passèrent, les semaines, les mois …

 

La tante de Lilou n’était pas venue la chercher. Elle s’en moquait parce qu’elle était sûre que sa tante était méchante. Elle se rappelait une conversation entre ses parents :

 

-          Tu sais quoi ? Ma sœur a un nouveau mari !

-          Encore ! Ce n’est pas possible, elle a le diable au corps !

 

Sa tante avait le diable dans le corps, et le diable il rend les gens méchants. Sœur Claire lui avait dit que le diable faisait faire des bêtises.

 

La semaine précédant Noël, tous les enfants de l’orphelinat préparèrent la fête. Il fallait confectionner des fleurs en papier, et Lilou alla s’asseoir à côté de Margot. Margot était une grande fille de douze ans, très brune, toujours habillée de noir, une rebelle. Lilou en avait un peu peur, mais elle sentait que Margot l’aimait bien.

 

-          Qu’est-ce que tu as commandé au Père Noël lui demanda Lilou ?

-          Pff ! Idiote, s’il existait ton Père Noël, il ne nous laisserait pas croupir ici ! Même le bon dieu il n’existe pas !

-          Mais si ! Sœur Claire elle a dit que …

-          Sœur Claire elle dit n’importe quoi ! Bon, si je devais lui demander quelque chose à ton Père Noël, et bien je lui demanderais de me faire grandir très vite pour que je puisse me tirer d’ici !

-          Tu m’emmèneras avec toi ?

 

Margot se contenta de lui caresser la joue. Quelle chienne de vie ! Elle avait été abandonnée à sa naissance, et son mauvais caractère avait découragé des éventuels parents adoptifs. Mais elle en avait pris son parti, elle s’en moquait parce qu’un jour elle aurait sa revanche.

 

Et là, blottie sous les couvertures, Lilou ne savait plus quoi penser. Elle ne comprenait toujours pas ce qu’il lui était arrivé. Ses parents l’adoraient et ils l’avaient laissée. Partis pour toujours. Croupir ici. Le Père Noël et le petit Jésus… De grosses larmes roulèrent sur ses joues. Des larmes qui se transformèrent en perles. Elle s’assit et prit les perles dans ses mains. Comme elles étaient belles, blanches comme de la neige, nacrées, irisées. Elles brillaient comme des milliers de lumières. Lilou écarquilla les yeux, elle vit apparaître un visage :

 

-          Maman ?

-          Non Lilou, je ne suis pas ta maman, je suis ta fée. Je suis venue te chercher pour faire un beau voyage.

-          C’est vrai ?

-          Suis-moi.

 

La fée posa Lilou sur un nuage tout blanc et elles grimpèrent jusqu’au ciel. La fée lui parla du paradis. Elles arrivèrent dans un grand jardin où il y avait des fleurs de toutes les couleurs, des oiseaux merveilleux avec de longues plumes. Le soleil brillait de mille feux. Il y avait beaucoup de gens qui chantaient, ils avaient l’air tellement heureux.

 

-          Tu es au paradis Lilou.

-          C’est vrai ? Comme c’est beau ! Mais alors je vais voir mes parents ? Sœur Claire m’a dit qu’ils étaient au Paradis.

-          Tu vas les voir, ils sont au bord du lac. Ils t’attendent.

 

Elle partit dans la direction indiquée par la fée. Ses parents étaient là et lui tendirent les bras :

 

-          Ma chérie lui dit sa maman, comme tu as grandi, mais tu as maigri aussi. Viens mon cœur.

-          Maman, maman, pourquoi vous êtes partis sans moi, hein, pourquoi ?

-          Nous ne sommes pas responsables ma chérie, on a été obligé tu sais, mais nous étions très tristes de te laisser.

-          Viens ma beauté lui dit son papa, viens contre moi que je te respire.

-          On va rester ensemble maintenant ?

-          Non ma chérie, mais très bientôt tu auras une surprise, une très grande surprise. Tu auras un papa et une maman, ils ne nous ressembleront pas physiquement, mais ils auront notre cœur.

-          Mais c’est vous que je veux !

-          Chut, mon bébé, chut, viens te reposer contre moi, viens.

 

Lorsque Lilou se réveilla, elle trouva une jolie poupée sur son oreiller. Elle l’embrassa et la serra contre elle. Ah ! C’est Margot qui allait être surprise d’apprendre que le Père Noël, et bien, il était venu.

 

Sœur Claire arriva en courant :

 

-          Lilou, dépêche-toi de t’habiller, tu as de la visite.

-          Mes parents sont venus me chercher ?

-          Lilou, tu sais bien qu’ils sont morts et qu’ils sont au paradis !

-          Je sais, j’y suis allée au paradis et ils m’ont dit …

-          Voyons, ne dis pas de bêtises, allez, allez, plus vite !

-          C’est ma tante alors ?

-          Ta tante ? On ne sait pas où elle est ta tante !

 

Sa tante, pensa sœur Claire ? Une garce ! Pardon Seigneur, mais elle avait renoncé à ses droits de tutrice ! Si ce n’est pas malheureux !

 

Elle expliqua calmement à Lilou que des gens très gentils étaient venus la chercher pour l’adopter car ils n’avaient pas eu la chance d’avoir des enfants, et ils rêvaient d’avoir une petite fille comme elle. Qu’ils avaient une belle maison avec un grand jardin et qu’ils avaient beaucoup d’amour à lui donner.

 

Lilou pensa que sa maman ne lui avait pas menti. Elle allait avoir des nouveaux parents, mais avec les cœurs de ses vrais parents. C’était formidable.

 

Lilou prépara ses affaires pendant que sœur Claire défaisait son lit ; elle avait le cœur gros sœur Claire, elle s’était attachée à cette petite fille, mais elle ne devait pas être triste ; elle éprouvait toujours du chagrin au départ des enfants dont elle s’occupait, mais pour Lilou c’était différent, comme si on lui arrachait un morceau de son cœur.

 

-          Dis-moi Lilou, c’est quoi ça ?

-          Une perle.

-          Je vois bien que c’est une perle, mais où l’as-tu prise ?

-          C’est un secret entre la fée et moi.

-          Un secret entre la fée et toi ? Tu ne l’as pas volée au moins ?

-          Promis juré que je ne l’ai pas volée !

-          On ne jure pas Lilou, on ne jure pas !

 

Sœur Claire haussa les épaules. Bof ! Ce n’était pas si grave ! C’était si bon de rêver. Elle-même rêvait souvent que tous les enfants de l’orphelinat trouvaient des parents gentils, qu’elle allait sauver de la mort les enfants du Darfour, qu’elle parcourait le monde pour aider tous les malheureux, et ça des malheureux il n’en manquait pas !

 

Lilou voulu dire au-revoir à Margot qui l’attendait d’un air renfrogné.

 

-          Alors, ça y est, tu pars ?

-          Oui, mes parents sont venus me chercher.

-          Tes parents ?

-          Pas mes vrais parents, d’autres parents mais avec le cœur de mes vrais parents. C’est ma vraie maman qui me l’a dit cette nuit !

-          Lilou, je crois que tu débloques à fond !

-          Non, pas du tout, écoute je vais te confier un secret, mais tu ne le diras à personne, promis ?

-          Ouais !

 

Elle lui raconta son voyage au paradis, la fée, les perles. Margot n’en croyait pas un mot, mais Lilou avait tellement l’air sûre d’elle, ses yeux étaient si brillant que Margot eut envie de la croire, oui, elle avait vraiment envie de la croire.

 

-          Tiens, je vais te donner cette perle magique, comme ça toi aussi il t’arrivera quelque chose de bien. Peu-être que cette perle te fera grandir très très vite ?

-          Tu ne m’oublieras pas, dis, tu ne m’oublieras pas ?

-          Mais non, je t’écrirai, et je dirai à mes parents de t’inviter. D’accord ?

-          D’accord.

 

Elles s’embrassèrent et Lilou partit en courant vers sa nouvelle vie.

 

Margot regarda la perle puis la mit dans sa poche. Elle aussi elle aurait son jour magique, maintenant elle en était sûre.

 

 

 

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