Envie, quand tu nous tiens !
Je ne comprends pas tout… De quoi j’avais envie ? Est-ce que je sais, moi ? J’avais envie qu’il fasse beau… J’avais envie qu’on ratatine une bonne fois pour toute ces chiens de Comanches pour les empêcher de me voler du bétail… J’avais envie d’un petit whisky bien tassé, le dimanche soir chez le vieux Johnnie…
Qu’est-ce qu’il a bien voulu me dire, le vieux Padre de la mission espagnole ?... « Mon fils, c’est l’envie qui t’a perdu ! Repens-toi ! Repens-toi ! » L’envie, l’envie, c’est vite dit l’envie. C’est sûr, à ce moment-là, j’avais envie de temps en temps d’aller chez Suzy, comme ça pour rigoler un moment. C’est ça qui m’a perdu ? Oh, c’est sûr, mon petit ranch Palomito, il faisait pas envie à grand monde. Quarante têtes et moi tout seul pour m’en occuper avec mon vieux chien Dizzy . C’était pas une affaire.
C’est pas comme le ranch du Fer à Cheval de Mac Gregor. Quatre cents têtes, et douze cow boys. Un maréchal, deux palefreniers et puis… et puis la belle Allyson à la maison. Ah, pour sûr qu’elle était belle Allyson, une irlandaise aux yeux verts et à la crinière de feu et qui montait comme pas deux ! Pour sûr que plus d’un aurait bien voulu passer une heure en compagnie d’Allyson, et sans Mac Gregor bien sûr ! Ah ! Il faut dire qu’elle m’avait à la bonne, Allyson. Je savais bien la faire rire avec mes histoires irlandaises. Ah ! Et Mac Gregor aussi il m’avait à la bonne. J’avais jamais rechigné à lui donner un coup de main, et sans jamais lui faire rien payer pour le temps passé à rattraper ses bêtes qui divaguaient sur mon ranch, effrayées par ces chiens de Comanches qui étaient venus en voler. Mais le coup à boire qu’il me payait après, dans son ranch, avec la belle Allyson, ça valait bien une poignée de dollars, va... Ah, ça c’est sûr. Depuis longtemps j’avais envie d’avoir moi aussi une grosse affaire comme le Fer à Cheval. Ouais ! Bien envie d’un truc pareil. Mais ce qui m’avait surtout échauffé l’esprit, c’était la belle Allyson. Rends-toi compte : posséder le Fer à Cheval, et passer le reste du temps dans le grand lit de la belle Allyson…
Alors il y a eu ce coup tordu de la passe de la Sierra Negra… Une fois de plus j’avais ramené une vingtaine de têtes à Mac Gregor. Et il m’avait demandé de venir en patrouille avec lui et cinq de ses gars sur la Sierra Negra, histoire de voir si on pourrait dézinguer quelques uns de ces fichus Comanches, histoire de leur enlever l’envie de venir traîner sur les terres du Fer à Cheval. En fait de quelques uns, on est tombés sur plus de quarante cavaliers emplumés. Ils nous ont allumés avec leurs Winchesters, et ont a bien dû en mettre une dizaine par terre. Mais deux types de Mac Gregor se sont pris un pruneau en pleine tête. Et là-dessus, le reste des Comanches qui a détalé vers la passe, et Mac Gregor qui nous a crié « Suivons-les, suivons-les ! », et nous voilà partis au galop dans la Sierra. Mais les trois autres types de Mac Gregor n’avaient pas suivi. Ils avaient dû faire dans leurs frocs en voyant leurs deux copains par terre. Et voilà que la passe franchie, on a vu le reste des Comanches, pied à terre et qui devaient soigner ceux qu’on avait déjà amochés. Avec Mac Gregor, planqués derrière un rocher, on les a allumé. Mais ils étaient nombreux, et ils ont répliqué. Et puis d’un coup, les voilà qui ont fichu le camp. Ils n’avaient plus de cartouches sûrement… Et Mac Gregor qui a rien trouvé rien de mieux que de se lever sur le rocher en rigolant et en les insultant… Et puis, le voilà qui s’est retourné, et qui me regardait… Alors là, je crois que j’ai jamais autant eu envie d’avoir le Fer à Cheval et d’avoir la belle Allyson pour moi tout seul. J’avais déjà manœuvré le levier de ma Winchester. J’ai l’impression que le coup est parti tout seul, et Mac Gregor s’est effondré. J’ai monté Mac Gregor sur son cheval, en travers de sa selle, et je suis retourné au Fer à Cheval. Les trois types et les corps de leurs deux copains y étaient déjà. J’ai raconté que Mac Gregor s’était fait tuer par les Comanches. Et je suis allé l’annoncer à Allyson qui a fondu en larmes dans mes bras. J’entends encore ma voix : « Vous en faites pas, M’ame Mac Gregor, vous pouvez compter sur moi pour le Fer à Cheval. Je vous abandonnerai pas… ».
Et je ne l’ai pas abandonnée, la belle Allyson, et au bout de deux mois, mes histoires irlandaises ont recommencé à la faire sourire, puis à la faire rire franchement. Ah ! Ce qu’elle était belle de rire ainsi dans sa robe noire de veuve ! Et au bout d’un an, quand son deuil s’est terminé, j’ai passé la bague au doigt à la belle Allyson. Le Fer à Cheval était à moi, et surtout la belle Allyson ! Et on a vécu deux belles années comme ça, et les affaires marchaient bien. Le Fer à Cheval comptait désormais plus de six cents têtes !
Mais un jour que je rentrais de virée, j’ai trouvé Allyson qui m’attendait avec un drôle d’air. Elle avait remis sa vieille robe de deuil. Elle était allée à la ville, et chez l’épicier, un vieux Comanche l’avait abordée. Il lui avait raconté l’embrouille de la Sierra Negra. Elle savait tout. Elle allait partir sur le champ trouver le Shérif afin qu’on m’arrête. Alors j’ai eu envie que tout cela ne soit jamais arrivé. J’ai essayé de lui parler, mais les mots ne sortaient pas de ma bouche. Je ne me souviens pas d’avoir dégainé le colt et la détonation m’a comme tiré d’un mauvais rêve. Allyson ouvrait ses grands yeux verts, touchée en plein cœur.
Voilà, j’ai à peu près fait le compte de mes envies. Et je ne comprends toujours pas ce que m’a dit le Padre « c’est l’envie qui t’a perdu… ». Des envies on en a bien tous les jours, non ? Ce qui m’a perdu, c’est la faute à pas de chance, que ce vieux Comanche ait réchappé de la Sierra, non ? « Repens-toi, repens-toi », qu’il disait le vieux Padre. Mais il faudrait déjà qu’on me pende, avant que je me re-pende, non ? Ah ah ! Voilà encore une bonne histoire irlandaise !
Et il y a ce que le juge Gardiner m’a dit tout à l’heure : « pendu par le cou jusqu’à ce que… » Alors depuis, je sais ce que j’ai envie : de retrouver mon Palomito et surtout mon vieux Dizzy avec qui j’avais de si longues conversations…







