Portrait sans complaisance
Mais regardez donc ce que je suis devenue ! J’ai l’air d’une vieille folle. Non, je suis une vieille folle ! Les années ont passé trop vite, je me suis oubliée, tout ça pour m’occuper des autres ! Et qui se soucie de moi maintenant ? Hein ? Je vous le demande !
Voyez comme je me néglige, je n’ai de goût pour rien. Je me délabre, je me ratatine comme une pomme qu’on aurait oubliée dans un panier. Et ce bonnet que je m’obstine à mettre sur ma tête pour cacher mes cheveux devenus ternes, filasses, il a été blanc, et maintenant il est gris comme mon humeur. Mon front se dégarnit, il ressemble à une coquille d’œuf. Bientôt j’aurai un crâne d’œuf. Et ma tête sera une coquille vide.
Ma mâchoire se contracte sans arrêt, mes dents, ou le peu qu’il me reste vont finir par se souder. Mon nez s’allonge comme celui de Pinocchio, mais ce n’est pas parce que j’ai menti, non, c’est parce que je suis méchante. Mes traits se creusent, mes yeux sont injectés de sang. A force de regarder le sol en marchant, mon dos se voûte. Quelle misère !
Je ne me souviens pas avoir été jeune, ni belle d’ailleurs. J’envie toutes ces femmes jeunes qui marchent la tête haute, du genre « regardez-moi je passe » ! Je les envie et je les méprise ! Je hais ces hommes qui regardent leurs popotins en souriant bêtement. Le mien n’a jamais bouleversé personne. Aurait-il fallu que je le montre !
Et puis à force de vivre seule avec mes chats, je deviens comme eux. Je miaule, je griffe, j’égratigne.
Dans le quartier tout le monde me déteste, je fais peur aux enfants. Ils m’appellent la sorcière. Mais je m’en moque. Un jour je me transformerai en bête féroce et je leur crèverai les yeux. Un jour ? Mais je suis déjà cette bête féroce !








