La monomane de l'envie
Voilà un moment que je contemple ce tableau de Géricault. C’est le portrait d’une femme âgée, certes, si l’on se fie à la couleur de ses cheveux, de ses sourcils ou de ses cils gris blanchissants. Ou encore si l’on considère l’affection de peau qui semble toucher son front. Mais elle n’a certainement pas atteint la cinquantaine si l’on observe bien les traits de son visage, marqués par on ne sait quelle souffrance, mais point encore par les ravages de la vieillesse. Que regarde cette femme ? Pas le peintre qui a fait son portrait en tout cas. Elle semble voir quelqu’un ou un objet qui serait à sa droite, mais à y bien observer, ses yeux scrutent le vide, ou quelque chose de très éloigné, au-delà des murs de la pièce où cette malheureuse devait certainement se trouver enfermée. A-t-elle seulement conscience du fait qu’on l’observe ? Théodore l’a-t-il croquée pour soigner sa propre dépression après les déconvenues de l’accueil fait au « Radeau »? Ou bien ce même Théodore, déjà guéri, a t-il sur commande représenté un quelconque archétype de folle qui servirait ensuite à l’éminent professeur pour présenter à ses élèves la monomanie de l’envie ?
D’ailleurs, de quoi aurait-elle envie, cette pauvre femme ? Sa mise est plutôt négligée, croquée à grands coups de brosse par le peintre, sauf la coiffe, très détaillée et qui montre que celle qui la porte n’a pris aucun soin ni à l’empeser, ni à la repasser, ni à la disposer correctement autour de son visage, les cordons délacés. Sa bouche dessine un demi-sourire qui semble dire « attends un peu ! » Son œil droit est légèrement plissé comme si elle surveillait quelque chose ou quelqu’un. Ses sourcils sont froncés : elle est en colère. Cette colère est encore visible dans les veines de sa tempe gauche qui traduisent sa tension.
Non, à mon avis cette femme n’a plus envie que d’une seule chose : en finir avec sa condition. Sûrement enfermée depuis des années, elle a perdu tout espoir de sortir de ce sinistre cabanon où des blouses blanches viennent l’observer comme une bête de cirque. Elle ne les voit même plus. Elle regarde au-delà des murs une vie qu’elle a déjà quittée.
Ce dont elle a envie, c’est de mourir…
Texte de Richelieu
Tableau par Théodore Géricault








