A toute vitesse
Lui, dans son inconscient : « Arrête de crier, je t’entends, continue plutôt à chanter ! »
Elle attend quelques minutes, elle scrute son visage. Plus rien. Elle a dû rêver. Elle aimerait tant que tous ces traumas se réveillent ! Elle a aperçu les parents de Julien. Ils viennent tous les jours, restent des heures entières à le regarder à travers la vitre. Comme elle les plaint ! Elle se demande s’il a une petite amie ? Aucune jeune femme n’est venue le voir. Pas pendant son service en tout cas.
Les jours passent. Julien se sent bien. Il ne sait pas trop où il est. Il a l’impression de flotter. Il attend avec impatience sa sirène qui lui chante des chansons tout en lui caressant le visage. Mmmm…mmm… Elle lui parle aussi, c’est drôle elle connaît son prénom : « Alors Julien, comment ça va aujourd’hui ? » Il lui répond qu’il se sent bien depuis qu’elle est là, mais apparemment elle ne l’entend pas ! Tiens, une autre voix couvre celle de sa sirène : « Improudente, improudente ! » Il ne comprend pas très bien. La voix se fait plus forte : « Improudente, improudente ! » Mais, mais c’est la voix de ma grand-mère !
- Mamie, c’est toi ?
- Et oui c’est moi, improudente infelice (malheureux) !
- Tu es revenue ?
- Non, je ne souis pas revenue, mais c’est toua qui a failli me rejouindre !
- Mais, ton accent, tu reparles italien ?
- C’est parce que tou m’as fait faire du souci ! Souis- moi !
- Mais mamie, je ne peux pas bouger !
- Stai zitto (tais-toi) et souis-moi !
Julien se laisse emporter par la voix de sa grand-mère. Elle l’entraîne avec force. Il se laisse faire. De toute façon il n’a pas le choix. Elle a toujours eu du caractère sa grand-mère. Une sacrée bonne femme !
- Tou reconnais cette route Piccolo? Tou la reconnais dis ?
Julien comprend très vite où sa grand-mère l’emmène. Cette route rectiligne traversant une forêt, ils l’avaient choisi ses copains et lui parce que justement il n’y avait pas de circulation. Sauf ce jour-là. Avec ses économies il s’était acheté une Porsche Carrera d’occasion, 300 CV. 280 kms/heure maxi. Il avait toujours adoré la vitesse. Un pari stupide « T’es pas cap de passer les 200 ! ». Bien sûr que si il était cap ! Parce qu’il était un excellent conducteur. Il avait topé sur les mains de ses copains en bombant le torse.
- Tou te croyais le plus fort ? Tou te croyais invincible ? Orgoglioso (orgueilleux), presuntuoso (vaniteux) ! Regarde ce que tou a fait !
- Non mamie non !
Le bolide file, Julien se moque du paysage, il a les yeux rivés sur le compteur : 140, 160, 180 … Dans le sens contraire une voiture roule tranquillement avec à l’intérieur une famille, les parents, leurs deux enfants. Ils ont décidé d’aller se balader en forêt, il fait si beau aujourd’hui. Julien est cramponné à son volant : 200, 210, il y est presque. Le père de famille aperçoit en face une voiture qui semble rouler à une vitesse excessive, il lève le pied de l’accélérateur. La voiture se rapproche dangereusement. « Mais il est fou ce type ! » crie le père. Il donne un coup de volant vers la droite, il a cru apercevoir un sentier, mais il est mal tracé, il y a des ornières. Les enfants et la maman crient. Après quelques sursauts la voiture s’immobilise. ¨Plus de peur que de mal .
Julien lève les yeux trop tard, c’est la voiture où…
La jeune infirmière suspend ses mouvements. Là c’est sûr il a bougé. Il s’agite en même temps que les monitorings. Elle regarde son visage, mais, mais … il pleure ! Elle sonne, elle appelle son patron : « Monsieur, il est très agité, il pleure ! » Le docteur ne semble pas s’affoler, stéthoscope, pouls. « Bien ! Il est en train de remonter à la surface. On ne change rien. A surveiller de près »
Julien se débat dans son inconscient avec sa conscience. Il appelle sa grand-mère, puis papa, maman. Mais qu’est-ce que j’ai fait et pourquoi ? Je suis mort peut-être ? Et les gens dans la voiture ? Pourquoi ce pari ? Pour prouver quoi ? Quel imbécile ! Mamie a raison, je suis pétri d’orgueil, de vanité ! Pardon, pardon …
La jeune infirmière tente de l’apaiser elle lui caresse le front, lui parle avec douceur, surveille les monitorings et Julien finit par se calmer, enfin. Elle craint de le laisser, et pourtant il faut bien qu’elle souffle un peu ! Deux jours de repos lui feront le plus grand bien, mais d’un autre côté si Julien avait un problème … Elle en est secrètement amoureuse et s’en veut terriblement. Et s’il ne se réveillait jamais ?
Dès son retour de congés, elle demande des nouvelles à ses collègues. Il s’est réveillé ! Elle entre dans la chambre un peu gênée :
Bonjour, cela fait plaisir de vous savoir revenu parmi nous !
- Bonjour mademoiselle, lui dit-il.
- Comment vous sentez-vous ? Vous nous avez fait une sacré peur !
- Mais, je reconnais votre voix, je vous ai entendu parler et surtout chanter, c’est bien vous ?
- Oui, répond-t-elle timidement.
- Ce nom sur votre badge, c’est le nom du service où je me trouve ? il sourit malicieusement.
- C’est juste mon prénom, pas très original, ni moderne, mais je fais avec !
- Prudence ! Moi je le trouve magnifique.
- Vous êtes celle que j’attendais …
Julien se rendort paisiblement. Prudence rougit jusqu’aux oreilles, son cœur bat la chamade. Serait-il possible que …
Prudence participa largement à ce qu’il retrouve un équilibre physique et surtout moral. Julien profita, entre deux séances de kiné, pour se documenter sur la sécurité routière. Il avait décidé d’y consacrer du temps, beaucoup de temps. Pourquoi pas l’enseigner à des jeunes conducteurs à qui il parlerait de sa propre expérience ? C’est ce qu’il fit jusqu’à la fin de sa vie.









