Le grain de raisin

 Pépé Georges, comme tous les matins, regarde par la fenêtre de la cuisine. C’est un rituel. Il faut qu’il le voit dès son lever. Il, c’est le Pic Saint Loup, son Pic. La montagne des montpelliérains. Il a vécu là toute sa vie et ne voudrait pour rien au monde partir de cet endroit qui l’a nourri. Ou alors les pieds devant, comme il aime le répéter. Il roumègue comme on dit dans le midi, parce qu’il ne peut plus aller dans ses vignes. Les os lui font mal ! Enfin, quand il dit « mes vignes », il sait bien qu’elles ne sont plus à lui ; ses fils ont repris le flambeau et le grand bouleversement a suivi.

 Il s’en plaint tous les matins à Marinette. Marinette, c’est la femme du maître de chai, et en l’occurrence sa « nounou », depuis que Suzanne, sa femme, est morte. Au début de son veuvage, il n’aimait pas que Marinette tourne autour de lui, et puis il s’est habitué. Elle est gentille Marinette. Elle lui prépare ses repas, s’occupe de la maison … Et surtout, elle l’écoute. Ils se marrent bien, des fois, tous les deux !

 Après avoir pris un solide petit déjeuner, lu le Midi Libre,  journal local, commenté les articles sur la politique, le sport, il prend sa canne et va faire un petit tour. Le petit tour consiste à marcher jusqu’à la première vigne et  ensuite aller s’asseoir sous le figuier. Ses fils lui ont installé un banc. Et là, il parle :

 « Tu te souviens ma Suzanne, de notre temps on disait les vignes du Léon, du Georges, du Fernand . Maintenant on dit Domaine . Nos gars les ont baptisées  Domaine des Pierres Blanches. C’est vrai qu’il y a de la caillasse par ici. Domaine ! T’en foutrais moi ! Et même les vignes, on les appelle par leur cépage ! Syrah, Grenache, Mourvedre… Nous, c’était la vigne du haut, du bas, du pic, de Cazevielle ! Et tout le monde savait où elles se trouvaient ! 

 Marinette s’approche :

 -        Vous radotez pépé ! Vous parlez et il n’y a personne !

-        Je ne radote pas ! Je parle  à ma Suzanne …

-        De là où elle est, Suzanne, elle ne risque pas de vous entendre !

-        Mais je sais bien ! Et à qui veux-tu que je parle, hein ? A part toi, je ne vois personne !

-        Vos fils ont du travail, vous savez !

-        Du travail, du travail …N’empêche, ils pourraient venir plus souvent !

-        Mais ils viennent !, s’énerve Marinette.

-        Oui, mais en coup de vent !

 Pour Georges, tous les jours se ressemblent ; mais en cette période, il est un peu excité. Les vendanges ne vont pas tarder, et qui dit vendanges, dit animation dans le Domaine. Des tracteurs, des comportes, des gars, des filles, du monde quoi ! Et ce remue ménage convient bien à pépé, ça rit, ça chante, ça gueule. Il a hâte que cela commence. Une semaine , tout au plus ?

 Son fils aîné, François, doit venir le voir pour lui montrer les comptes. Il s’en moque des comptes, Georges, d’autant qu’il n’y comprend rien ! Il se demande comment toute une comptabilité peut tenir dans une boîte en plastique qu’on appelle " ordinateur". Suzanne avait un cahier avec des colonnes, une pour les entrées, une  pour les sorties, et une pour le reste ! Il ne restait pas souvent grand chose, d’ailleurs ! François lui montre des « graphiques », des « camemberts » ! Comme les marchands de fromage ! Ha ! Ha ! Son fils n’insiste pas, il connaît son père, et puis, de toute façon il n’a pas le temps.

 Dès que son fils a le dos tourné, il attaque :

 -        Il est gentil mon François, hein Marinette ? C’est pas comme sa femme !

-        Qu’est-ce que vous avez après elle, encore ?

-        Rien. A part qu’elle se prend pour une grande dame parce qu’elle est notaire ! Tous des escrocs, les notaires, d’ailleurs.

-        Mais arrêtez de dire des bêtises, elle a beaucoup de travail elle aussi !

-        Et pourquoi elle n’a pas voulu habiter sur le Domaine, hein ? Je vais te le dire moi : parce qu’elle trouvait que ça puait la vinasse ! De la vinasse, mon vin ! Elle n’y connaît rien, cette andouille !

 Marinette hausse les épaules et continue le repassage. Pépé Georges va soulever le rideau de la fenêtre :

 -        Il est encore là lui ?

-        Qui donc ?

-        Le sommelier de Montpellier !

-        Oui, celui du restaurant gastronomique. Un très bon client, m’a dit mon mari.

-        Mais regarde-les, ils s’embrassent avec Dominique, non mais ! Je me demande s’il n’est pas de la « Jacquette » mon fils ? Les hommes, les vrais, ça se serre la pogne bon sang !

-        Vous avez fini de dire des énormités ?, s’énerve Marinette. Moi, j’aurais bien aimé avoir un fils comme le vôtre, mais je n’ai pas eu cette chance.

-        Je me demande si c’est pas la faute de Suzanne, elle aurait tellement aimé avoir une fille. Elle a dû lui mettre en tête des trucs de bonne femme. Et puis ce prénom …

-        Ça suffit maintenant. Té ! Je m’en vais, vous avez le don de me mettre en colère !

 Marinette part en claquant la porte. Cela arrive souvent. Mais là, elle a vraiment l’air très en colère. Georges se dit qu’il a peut-être un peu exagéré. Et puis après tout, qu’elle importance ! Marinette revient, lui jette une lettre sur la table sans un mot et repart. C’est une lettre de Charlotte, la cadette de son fils aîné. Il l’aime bien, sa Charlotte. Elle fait des études d’œnologie à Bordeaux. Elle, au moins, s’intéresse à la vigne. C’est pas comme sa sœur qui est partie étudier aux Amériques. Aux Amériques ! Comme  si on ne pouvait pas faire des études en France ! Et puis elle est comme sa mère celle-là, fière comme Artaban ! Une vraie pimbêche ! Tandis que Charlotte, quand elle vient pour les vacances, elle passe du temps avec lui, elle lui prend le bras et l’accompagne au cimetière pour voir mémé. Dans sa lettre, elle lui parle de son emploi du temps, de ce qu’elle apprend, et lui dit que bientôt elle reviendra. Après ses examens, elle pourra travailler au Domaine. Parce que maintenant, il faut impérativement un œnologue dans un Domaine. Tu parles, pense Pépé, de mon temps avec les copains, on faisait le tour des caves, et d’un coup de claquage de langue sur le palais, on devinait  à  un degré  près combien pèserait le vin ! Pour sûr que la tournée durait en longueur, et quand on rentrait à la maison, c’était la soupe à la grimace assurée pendant au moins trois jours ! C’était le bon temps, comme on dit !

 La lettre de Charlotte se termine par « Gros bisous mon pépé d’amour et à très bientôt ». Il se lève pépé, pour ne pas pleurer. « Allez, se dit-il, je me ramollis complètement, je vais prendre l’air, ça me fera du bien. Il passe devant Marinette qui est en train d’étendre du linge :

-        Je vais jusqu’à la vigne !, lui lance-t-il.

-        Mmmm…

 Oh ! Elle est vraiment de mauvaise humeur aujourd’hui ! Ca lui passera avant que ça me reprenne !

 Il monte lentement en s’appuyant sur sa canne. Marinette le regarde et sourit : « Quel drôle de bonhomme, quel testard  tout  de même ! ». Elle reprend ses occupations pendant que Georges atteint le banc sous le figuier. Il s’asseoit et reprend sa conversation avec Suzanne :

 « Tu te rappelles des fêtes qu’on faisait après les vendanges ? On mangeait tous ensemble, Fernand amenait son accordéon et  on dansait jusqu’à point d’heure !  Il nous arrivait de nous endormir sous ce figuier,  ! D’ailleurs, je me demande si c’est pas là qu’on a fabriqué le François ? Regarde comme le raisin est beau cette année, bien charnu. Le temps a été clément, pas trop de pluie, juste ce qu’il faut. Et du soleil. , je vais aller le goûter, il doit être sucré à point. »

 Pépé Georges se dirige vers la première souche. De sa main, il soupèse la grappe qui se trouve à sa portée. « Magnifiques, se dit-il, ces grains sont magnifiques ! » Il en prend un et le met dans sa bouche. Hum ! Il fait craquer le grain entre les quelques dents qu’il lui restent. Un délice ! Il en prend un second et recommence. Aïe ! Il sent une brûlure au fond de sa gorge. Il comprend  tout de suite qu’une abeille était posée sur le grain et il ne l’a pas vu. Il sait pourtant  qu’il faut toujours vérifier qu’aucun insecte ne soit sur la grappe.

 Il lâche sa canne, met les deux mains autour de son cou. « Je suis foutu,  pense-t-il, et bien foutu ! ». Il essaie de crier, mais aucun son ne sort de sa bouche. Il a de plus en plus de mal à respirer, il étouffe, se laisse tomber sur le sol. Il regarde le ciel, essaie d’agiter les bras, il tourne la tête et voit le Pic … Ce sera sa dernière image.

 Vers midi, Marinette lui porte du pain comme d’habitude mais il n’y a personne dans la cuisine. Elle appelle :

 -        Pépé, pépé, vous êtes là ?

 N’obtenant aucune réponse, elle fait le tour du rez-de-chaussée, puis monte à l’étage. Il n’y a personne dans la chambre. Machinalement, elle regarde par la fenêtre et voit une forme allongée tout près de la vigne. Mais, mais … Elle part en courant et stoppe toute essoufflée devant le corps de Georges. Son visage est tout bleu, sa bouche est grande ouverte, ses yeux révulsés. Pendant quelques minutes elle est incapable de bouger, tétanisée. Son cœur bat la chamade, elle n’arrive pas à détacher ses yeux du visage de Georges. Puis elle reprend ses esprits et file vers le chai  pour aller prévenir ses fils.

 Georges repose en paix à côté de sa Suzanne. Les vendanges ont eu lieu parce qu’il ne pouvait en être autrement. Mais cette année-là, le vin eut comme un goût de piquette.

 

Marcal_Marie Carmen

 

Marcal