Croisière temporelle

663 avant JC : obstination

Depuis deux semaines, une étrange frénésie agitait le modeste port de Phocée. De l’embarcadère, de jeunes hommes affrétaient d’imposantes galères. Ils chargeaient des viandes et des poissons séchés, du bois, des outres d’eau douce et des galettes d’épeautre soigneusement empaquetées de linges blancs et déposées dans de larges panières. Au ventre des bateaux les vivres s’amoncelaient. Des femmes brunes, chevelure ondulante, descendaient parfois de la colline rocailleuse qui dominait la baie. Elles posaient leurs yeux au-delà de l’horizon, où la cascade du monde se déverse dans un abyme sans fond. Ce jour-là, l’oracle de la cité avait lu dans les entrailles d’un mouton sacrifié. Elles étaient de bon augure. La viande rôtie de l’animal fut divisée entre les participants au cours d'un banquet nerveux. Les marins armèrent leurs barques. Ils se rendirent au temple d’Artémis. Le prêtre déposa des offrandes aux pieds de la déesse drapée de marbre. En ce temps-là, les dieux vivaient encore parmi les mortels. Tout l’équipage appareilla dès le lendemain, par un matin d’été. Hommes, femmes, enfants et esclaves s’éloignèrent du quai. La côte disparut peu à peu. Sous la poussée d’Eole, cinq trières de commerce, soutes enflées jusqu’à la gueule, atteignirent la haute mer dans les brasiers du couchant. Au fond des cales, des plants de vignes sommeillaient, emmitouflés de terre et de lin humide. A leurs côtés, des amphores, contenant de l’huile d’olive et du vin, penchaient leurs têtes de terre cuite comme de bienveillants compagnons de voyage. Sur des vases ocre et noir, des demi-déesses sautillaient, bousculées par le ressac. Les bois gonflés crissaient. Brise en poupe, la flotte déployait ses larges voiles vers des destinations inconnues. Des goélands au bec d’or, planant dans les colonnes d’air ou rasant les flots, l’escortaient parfois. Les plus intrépides s’échouaient sur le pont : « Frères, ces oiseaux nous observent, est-ce un signe des dieux ? ». Le soir venu, des criques désertes servaient de refuge. Sitôt près du rivage, les ancres de pierres, enlacées de cordages, étaient balancées violemment par-dessus bord. Déjà les velours du soir s’enroulaient dans les incendies du crépuscule. Les équipages se réchauffaient autour de braseros allumés à la hâte sur les ponts, tandis que les femmes préparaient le repas, tout en fredonnant des chants mélodieux entrecoupés de rires. À la tombée du jour, d’habiles pêcheurs plongeaient dans les eaux lumineuses. Ils cueillaient des brassées de poulpes ruisselants et remplissaient des paniers d’oursins violacés. Enfin, sous le manteau de la nuit, marins et esclaves-rameurs, enivrés de fatigue et de vin, s’endormaient profondément sur des planchers visqueux. Le reflet de la lune marbrait les eaux charbonnées. Une avalanche d’étoiles soulevaient leurs rêves et attisaient leurs convoitises : accoster une terre fertile, fonder une colonie et développer de riches comptoirs de commerce. Un soir, le ciel s’assombrit. Des nuages sombres et nacrés s’amoncelaient aux portes de la nuit. Un orage éclata. La mer se forma. Poséidon s’acharna contre ces intrus venus s’aventurer dans son royaume. Huit heures durant, les embarcations gitèrent dangereusement sous les coups de trident du dieu belliqueux. Dans le bleu du jour finissant, un jeune audacieux tomba sans un cri. Une lame vorace l’engloutit. La panique gagnait à bord. Aaron, Adonis, Timon, Politès, tous luttèrent aux vents maudits comme des hommes libres et égaux. La tempête entailla les voiles à coup de fouet. Les coques craquèrent sous les assauts de la houle. Mais les galères résistèrent à l’offensive. Après des semaines de navigation, la flotte fit escale à l’embouchure d’un grand fleuve sauvage. Pactisant avec la puissante Rome, les marins poursuivirent leurs aventures vers des golfes reculés. Ils longèrent un littoral inexploré, laissant derrière eux de secrets archipels. Le soleil et le sel consumèrent leurs yeux. Des fièvres sans nom emportèrent les plus faibles dans l’antre d’Hadès. Le froid, l’humidité, les maigres repas, la promiscuité, la peur, rien pourtant n’arrêtait la détermination de ces hommes gouvernés par l’espoir de conquérir de nouveaux territoires. Athéna n’avait pas ménagé le courage de ces valeureux marins. Après bien des péripéties, un sombre mont apparut au loin, sous un ciel de traine, cap nord-ouest. Terre en vue ! Un pays farouche ou merveilleux les espérait-il ? Au terme de mille cinq cent milles nautiques et quarante-huit jours de voyage, ils débarquèrent dans une calanque déserte, sur une plage de sable mordoré. Ils posèrent avec précaution leurs pieds nus sur la grève. Au creuset d’une dune protégée du vent, ils installèrent avec habilité un campement. Amphitrite avait raisonné son brutal époux. Des vagues tendres ondulaient à présent contre les carènes des galères au mouillage qui oscillaient insensiblement dans les eaux peu profondes de la Méditerranée. Les navigateurs dressèrent un modeste autel de galets et de coquillages pour remercier les dieux d’avoir épargné la plupart d’entre eux des pirates et de la mort. Enfin, après quelques jours de repos et de fête sur cette plage pacifique, ces fils de la terre et du vent, reconvertis en agriculteurs, défrichèrent quelques arpents à flanc de coteaux. Aidés d’outils rudimentaires, Ils enfouirent dans la terre un trésor, les plants de vitis vinifera qui avaient résisté aux embruns salés. La première vigne domestique prenait place en Languedoc occidental. Des grappes sombres et croquantes viendraient bientôt s’épanouir dans les bains de soleil. Ainsi naissait le vignoble de demain. Ainsi s’éveillait la belle Massalia ! Les vins grecs avaient abreuvé les dieux durant des siècles. C’est à la bouche des empereurs romains qu’ils seraient bientôt portés à l’honneur. Au sommet d’un massif calcaire dressé au-dessus du niveau de la mer, des sentinelles celtes, retenant par la bride la fougue de leurs chevaux, observaient en silence ces bateaux étrangers dont ils ne savaient encore rien. Le sang de la terre allait couler à flot.

 

An de grâce 1264 : adoration

Que rois de France et le Clergé

Plaisent à Dieu et à ses saints,

Roscelin va par mâtinée

Cueillir l’arum et le sainfoin.

 

Le plantain et la vigne vierge

Tout revêtus de leur livrée,

Immobiles comme des cierges

Sous les perles de la rosée.

 

De ces modèles fait son affaire,

Sur le calcaire dessine et trace.

Avec l’outil, avec le fer,

Taille la pierre, donne la grâce.

  

Contre la miche et le coucher,

Sans faillir et tenant son rang,

Roscelin va, bon ouvrier

Sa vie durant à ciseler.

 

Aux chapiteaux et aux tympans

Oyez le chant des vendangeurs,

Goutez les raisins du labeur

Et le doux vin tout bonnement.

 

Si le temps polit les rinceaux

Que ne remise les cépages,

Ne pourra faner ces feuillages,

Passent les hommes, tienne le  beau.

  

1982 : révélation

Mardi 19 juin 1982, midi et demi, Henri FONDECUVE rentrait chez lui déjeuner, suivi de Pitou son vieil épagneul. Entrebâillant le volet de sa boite aux lettres, il vit que le nouveau facteur était passé « Cher Monsieur, veuillez-vous rendre à mon étude dans les meilleurs délais possibles, dans le cadre de la succession de votre grand-père Louis-Joseph FONDECUVE. Votre bien dévoué, Maître André VITAPECH.» Henri FONDECUVE, quarante-deux ans, viticulteur, habitait depuis son enfance à Argelliers dans le département de l’Aude, aimable localité traversée par le canal du Midi. Dès l’âge de quatorze ans, ilavait appris avec son père et son grand-père à travailler la vigne. Ayant repris en main la propriété familiale, il exploitait depuis quinze années dix hectares de Grenache et de Syrah plantés par Louis-Joseph dans les années trente. Intrigué, Henri se rendit dès le lendemain chez le notaire. Louis-Joseph était mort depuis plus de six mois et reposait dans le caveau familial du cimetière communal, à l’ombre d’un cyprès de Provence. Maître VITAPECH accueillit chaleureusement Henri dans un bureau étroit où des pyramides de dossiers poussiéreux se dressaient les unes contre les autres. André avait bien connu Louis-Joseph. Il se souvenait de cet homme affable, au visage volontaire, estimé des villageois et proche de Monsieur le Maire en tant qu’ancien membre du conseil municipal. L’image du vieil homme longeant nonchalamment le canal du Midi, mains dans le dos, à l’ombre des platanes centenaires, vint brusquement s’étaler au-devant de ses pensées. Le fonctionnaire pris l’air solennel de circonstance et fit lecture à Henri d’une lettre écrite par le grand-père et destinée à son unique petit-fils : « Mon cher petit, quand tu auras lecture de cette lettre, j’aurai quitté ce monde. Ça me fait peine d’imaginer ne plus te voir t’appliquer à tailler la vigne mais la vie fut rude et le travail n’a pas manqué. À quatre-vingt-douze ans j’ai bien mérité de me reposer. Mon notaire te remettra cette lettre, oh pas grand-chose, mais ce n’était pas facile de te l’avouer de mon vivant. Je suis un mutin et un déserteur. Oui mon petit, en 1907, j’avais dix-huit ans et je faisais mon service militaire à Agde. J’ai déserté mon régiment d’infanterie, le 17ème ! En ce temps-là, tout le Midi s’était révolté contre les conditions de vie misérable des journaliers et des petits exploitants. La révolte des gueux qu’ils disaient dans les journaux parisiens. Clémenceau se fichait bien de nous. Quelle honte ! Le 20 juin, de mauvaises nouvelles nous étaient parvenues. On comptait six morts à Narbonne, six innocents tombés sous le feu des soldats. On craignait que notre commandement nous envoie à Béziers et nous donne ordre de tirer sur la foule des manifestants. Dans la soirée nous n’avons pas rejoint notre cantonnement. Nous avons pris une poudrière d’assaut, des armes et des munitions, ça bardait, tu peux me croire ! Tout le monde se servait, même les civils. Crosses en l’air, nous avons quitté Agde dans la nuit pour rejoindre à pied la ville de Béziers. Au petit matin du 21 juin, nous traversions l’avenue d’Agde et gagnions les allées Paul Riquet au son du clairon qui jouait l’Internationale. C’était nos pères, nos mères, nos frères et nos cousins qui étaient descendus dans la rue. Ils étaient tous à nous attendre, nous les fils du pays. Des jeunes filles pressaient nos mains au passage. De francs sourires éclairaient leurs visages lisses. Elles étaient bien jolies ces demoiselles. Des acclamations nous escortaient. Nos cœurs étaient gonflés de fierté et de joie. Alors oui, toute ma vie j’ai porté le fardeau du déshonneur d’avoir résisté à l’appel de la Patrie et de la République, mais j’ai brandit l’étendard de la gloire de n’avoir jamais été un assassin. On nous avait promis qu’il n’y aurait pas de punition si nous rejoignions notre caserne mais ce n’était que mensonges d’officiers. Nous avons accepté. Trois jours après, en représailles, nous étions embarqués à destination de Gafsa, dans le désert tunisien. Trois d’entre nous n’en sont pas revenus. On nous appelait « les pioupious » on n’était pas de mauvais gars. Voilà mon petit tu sais tout. Je pars en paix gagner le ciel. Je veillerai sur toi de tout là-haut. Ton grand-père Louis-Joseph. 28 novembre 1981. Post scriptum, ci-joint une chansonnette écrite par mon copain Jules, un beau gaillard qui avait bien résisté au désert. Il tomba au champ d’honneur, à la bataille de Champagne, le 9 octobre 1915. Il avait vingt-six ans. Il devait se marier avec Léonie, dès la guerre  finie. Je ne l’ai pas oublié. ». Le notaire tendit à Henri FONDECUVE un feuillet rissolé par le temps. Bouleversé, Henri saisi le fragile document à l’écriture fine et maladroite :

 

 

C’était en juin au début de l’été

Tout le Midi s’était rassemblé là.

Paysans et misérabl’ ouvriers,

La révolte des gueux sonnait le glas.

 

La veille au soir le sang avait coulé,

Six morts monsieur, nos filles et nos garçons,

Roses en bouton toutes pâles et souillées,

Sous la mitraille d’un maudit bataillon.

 

Cette nuit-là z’étaient bien deux centaines

Portant à dos munitions et fusils.

Marchant au pas vers Béziers la rebelle,

Le 17éme avait désobéi !

 

Simples soldats, caporaux, officiers

Avaient levé leur crosse vers le ciel,                 

Pourquoi tirer oui pourquoi dézinguer

Des frères et sœurs à nous autres pareils ?         

 

Si au désert nous fûmes déportés,

Ce ne fut pas le bagne quoi qu’on dise,

Mais la faucheuse a toujours des idées

Pour décimer la moindre de ses prises.

  

2125 – désolation

15 juillet, température extérieure, 47 degrés. Sous un dôme de polycarbonate renforcé, un merwah lutte depuis des mois contre un soleil blanc, malgré les soins de Chaniet Alto, un couple d’exploitants récemment installés en zone AGV de MEGAMONPEL. Aujourd’hui personne ne se risque plus à cultiver la vigne dans cette frange littorale roussie. Seuls des néo-ruraux-chômeurs tentent une reconversion professionnelle. Les sécheresses répétées sont devenues néfastes à la viticulture. De nombreuses régions d’Europe occidentale, et particulièrement dans le croissant méditerranéen, ont beaucoup souffert du réchauffement climatique ces cinquante dernières années. Les terres arides et les pluies acides ont eu raison du vignoble de l’ancienne région Occitanie rebaptisée REGI-OCCI par le G.E.R. (Gouverneurs Européens Réunifiés) en 2085. Des milliers d’hectares ont été arrachés au profit de cultures peu exigeantes en eau comme les fèves et les pois. Les raisins arrivent à maturité avec quinze jours d’avance. Le 17 juillet, Chani déclare la vendange auprès des autorités viticoles avec son Kombi-bracelet sur-connecté. À la faveur de la nuit, le couple trentenaire se met au travail. En quelques heures, les grappes arrivées à maturité sont sectionnées. La récolte est portée à la Cavcopé de Poussan avant le lever du soleil. Le Président donne un prix avantageux de cette production exceptionnelle, malgré son faible rendement. Cinsault, Carignan, Grenache, Merlot et Syrah se développent désormais au nord de la Loire, au-delà du bassin parisien et jusqu’au bord de la mer Baltique ! Le millésime 2125 des régions sud donnera un vin rouge soyeux et charnu. Issu d’un cépage résistant à un rayonnement solaire très agressif, c’est une denrée très appréciée d’une élite de privilégiés. Retranchée dans de somptueuses villas-coffres édifiées au cœur de zones naturelles protégées et gardées par une armée dédiée, elle se défend des violentes intempéries, de températures instables et de la délinquance omniprésente. Cette population aisée et avisée se procure à prix d’or ces boissons rares. Coupé d’eau de source non polluée, le mélange donne un breuvage clair et inoffensif. Boire de l’alcool n’est plus à la mode dans les milieux feutrés de la très haute société, mais aussi très risqué. De lourdes peines d’emprisonnement sont réservées aux dissidents qui en consomment de grandes quantités pour oublier un instant les évolutions de la stratification économique entre riches et pauvres. Pour les plus fortunés, des substances chimiques sans addiction ont été mises au point depuis quelques décennies. Elles procurent une douce euphorie, un bien-être physique considérable et une sensation d’émerveillement stupéfiant, quel que soit le lieu et l’état d’esprit dans lesquels on se trouve. Cette civilisation consumériste, paranoïaque et policée presse les ressources naturelles et les écosystèmes depuis près de trois siècles. Elle se vide peu à peu de sa substance empathique et se vouera, à terme, à une extinction massive de l’humanité.

 

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