1er prix catégorie Adultes

 

La vigne dans le sang par Jean-Pierre Paoli

Le 18 octobre 1858, alors que vendangeuses et vendangeurs se préparaient à prendre leur collation, Suzel Preiss fut prise des douleurs de l’enfantement. Le travail étant bien avancé, la brave Suzel mit au monde son bébé entre deux rangées de riesling sur la commune de Riquewihr dont on vous dira qu’elle est la capitale du vignoble alsacien. Le propriétaire, le vieil Ernest Dopff, se rendit sur le lieu de l’accouchement inopiné. Non qu’il fut ému, mais l’interruption prolongée du travail l’agaçait. Il se douta bien de l’identité du père, son fils Erik Dopff ayant fricoté avec la belle Suzel. Mais tout s’arrangea. Suzel Preiss avait un fiancé officiel, Roger Lebel, (dit le welche car il était natif de Lapoutroie où l’on jaspine en français !) C’était un travailleur efficace au caveau Dopff. N’étant ni regardant, ni beau, Roger épousa de bonne grâce Suzel qui ainsi n’eut point à subir d’opprobre.

Le nouveau-né était un beau garçon aux yeux bleus qui fut baptisé Ernest. Un bon petit gars qui poussa vite. Ayant une tête de plus que les autres écoliers, il soulevait tout seul le pupitre de la salle de classe ! Il passa ses belles années d’enfance sous le beffroi de Riquewihr appelé le Dolder, à observer le travail de son père dans le caveau Dopff, ou à aider sa mère. A force de voir œuvrer son père, Ernest savait tout de l’élevage du précieux riesling, cet or du vignoble alsacien.

Hélas, les belles années eurent une fin. L’empire français eut l’idée saugrenue de faire la guerre au roi de Prusse qui la gagna. Ce roi de Prusse s’instaura empereur d’Allemagne et annexa le beau pays d’Alsace. On y vit arriver des casques pointus, et un instituteur vint faire l’école en allemand aux enfants de Riquewihr, qui fut rebaptisé Reichenweiher ! Roger Lebel n’accepta pas de devenir Allemand, lui qui comprenait déjà si mal le dialecte alsacien. Avec femme et enfant, il quitta donc Riquewihr et partit vers le sud pour trouver une place chez quelque autre vigneron. Il sillonna la Bourgogne, la vallée du Rhône, le Narbonnais, le Gers. Rien ! On lui répondait qu’on ignorait complètement que l’on fit du vin en Alsace : « de la bière, soit, mais du vin ? » Finalement, la famille Lebel se retrouva à Bordeaux. Là, dans la halle aux vins où Roger était venu prospecter une embauche, il reconnut un négociant de Colmar qui avait fuit l’Alsace allemande. Ce Pierre Rapp, jadis client du caveau Dopff, déclara à Roger : « Mon vieux, la guerre a tout bouleversé. Si tu veux du travail dans le métier, pars en Amérique. Il y a là-bas un pays nommé Californie où se créent de grands vignobles sur des terres extraordinaires… »

Roger, qui avait trouvé un petit boulot dans un château de Saint-Emilion, réfléchit toute la saison aux propos de Pierre Rapp. Il fallait amasser quelques sous pour entreprendre l’éventuel voyage. Ernest, devenu fort, s’était fait embaucher dans le même château que son père, et sa mère y faisait la repasseuse.

La saison terminée, le vin mis en barriques, Roger suivit le conseil de Rapp. Avec femme et enfant il réussit à embarquer à Bordeaux sur un navire partant pour l’Amérique. La traversée dura douze jours au milieu de gens qui allaient chercher fortune de l’autre côté… Là, tous ces gens furent accueillis par des policiers peu commodes qui aboyaient comme les Allemands : c’étaient des Américains ! Après s’être assurés que ni Roger, ni Suzel, ni Ernest n’avaient de poux, ils demandèrent à Roger où il désirait se rendre avec sa famille. Celui-ci ne répondit qu’un mot : Californie. On lui indiqua qu’il devrait prendre le train et qu’il mettrait plus d’une semaine pour y arriver.

Après l’épreuve de la mer, ce fut l’épreuve du rail…Voilà la famille Lebel installée dans ce convoi qui s’arrêtait toutes les heures pour faire le plein d’eau et de bois. Ils traversèrent des montagnes beaucoup plus hautes que les Vosges, puis des grandes plaines. Après dix jours le train traversa enfin des contrées verdoyantes et finit par arriver à Sacramento où les gens parlaient espagnol. Les Lebel trouvèrent hébergement dans une cantina où Roger parvint à se faire comprendre du patron. Il lui parla de son métier dans la fabrication du vin. « Vino ? » s’exclama le patron. Et il expliqua à Roger qu’à Sonoma, pas très loin de Sacramento, on produisait beaucoup de bon vin. Roger laissa Suzel et Ernest aux bons soins de l’aubergiste et partit reconnaître le terrain à Sonoma en empruntant une diligence brinquebalante. Quatre jours plus tard, c’est un Roger radieux qui rentra dans la cantina : il avait trouvé du travail dans un vignoble. Il entraîna Suzel et Ernest dans la diligence de Sonoma et il leur raconta la belle hacienda où il avait trouvé du travail, au milieu d’une vallée qui ressemblait à la plaine d’Alsace, orientée nord-sud avec des coteaux.

La famille Lebel fut bien accueillie à l’hacienda qui se nommait Domaine Buena-Vista. Roger travaillerait à l’entretien des vignobles. On proposa à Ernest, qui paraissait si fort, de travailler à la manutention des barriques qui s’entassaient dans les chais. Les Lebel furent logés dans une petite pièce donnant directement sur une cour, et dès le lendemain ils avaient fait connaissance avec les autres familles du domaine…Ernest retourna à l’école pour apprendre les rudiments de l’anglais qui était la langue des propriétaires. Il apprit qu’en Californie les moines espagnols faisaient du vin depuis deux siècles en petite quantité et qu’il ne se vendait pas ! Après l’indépendance de la Californie et son rattachement à l’union américaine, des banquiers de la côte Est investirent des fortunes dans des terrains propices à la viticulture dans l’espoir de concurrencer un jour les vins d’Europe. Le Domaine Buena-Vista avait été créé quinze ans plus tôt par un baron hongrois, Agoston Haraszthy, qui venait chaque jour faire le tour de la propriété sur un joli bogey à grandes roues. Au bout de quelques mois, Roger se débrouilla très bien en anglais et en espagnol. Avec son épouse Suzel et le grand Ernest, ils avaient obtenu la nationalité américaine. Roger faisait des merveilles sur le domaine : sur les coteaux existaient des parcelles plantées en riesling, et il avait appris au maître de chai à le vinifier à l’alsacienne, mis en bouteilles dès la fin de la vinification sans utiliser de barriques. Ainsi, Buena-Vista, déjà connu pour sa production de cabernet-sauvignon, put proposer un nouveau produit à son catalogue.

Un matin Roger fut appelé dans le bureau du patron : un Français était arrivé et il fallait un interprète. C’était un homme à l’allure austère, tout de noir vêtu. En voyant Roger, il se présenta « Jules-Emile Planchon, de Montpellier ». Il expliqua le pourquoi de son voyage : vingt ans plus tôt, des vignes américaines avaient été plantées dans le midi de la France afin d’y éradiquer l’oïdium. Mais hélas, ces plants avaient véhiculé sur leurs racines de minuscules pucerons qui s’étaient peu à peu acclimatés aux sols français, et dont les larves desséchaient désormais les feuilles des vignes. Une véritable catastrophe ! Après de minutieuses études, Monsieur Planchon avait conclu qu’il faudrait utiliser des porte-greffes américains pour recréer des plants résistants à ces pucerons. Il était venu pour acquérir ces porte-greffes. Roger traduisit et le patron dit OK ! Roger fut chargé de superviser la préparation des porte-greffes. Planchon demanda que Roger l’accompagne en France. Ainsi, Roger Lebel désormais citoyen américain, allait revenir en France. Cela lui fit un pincement au cœur. Au bout du voyage Roger Lebel se retrouva à Montpellier et participa à la confection des plants greffés. Puis il prit le chemin du retour. A son arrivée à Buena-Vista, il apprit d’un Ernest en pleurs que Suzel était morte deux semaines après son départ, emportée par une péritonite.

Roger dut supporter son chagrin : il fallait reprendre les tâches sur le domaine. Ernest, à 18 ans, avait de nouvelles responsabilités : il s’occupait de la pépinière. Un soir il déclara à son père qu’il fréquentait depuis quelques mois une jeune fille prénommée Incarnacion, et qu’il désirait l’épouser. Le mariage eut lieu deux semaines plus tard. Incarnacion Lopez-Rivera était la fille d’un petit propriétaire voisin de Buena-Vista. Cet Ignacio Lopez proposa à son gendre de prendre à son compte un lot de terrains qui n’étaient pas encore exploités. Ainsi fut créé le Domaine du Dolder en souvenir de Riquewihr.

Les années passèrent. Roger Lebel devint maître de chai du Domaine Buena-Vista, qui produisait maintenant un riesling et un gewurztraminer réputés. Ernest et Incarnacion eurent un fils en 1883 prénommé Roger-Junior et deux filles jumelles, Suzel et Kathel en 1885. Le Dolder prit de l’importance, Ernest s’étant spécialisé dans le chardonnay. Le temps passa. De graves péripéties vinrent obscurcir la prospérité du vignoble californien après le tournant du siècle. Le fameux puceron, dénommé Phylloxéra se mit également à proliférer en Amérique. On fut d’avis d’essayer le même remède qu’avaient employé les Français. Ernest Lebel fut envoyé en mission en France avec d’autres vignerons afin d’en ramener des porte-greffes pour éradiquer l’infestation. Le remède avait apporté satisfaction en France au delà même de toute espérance, puisque la production de vin y avait tellement augmenté que les cours s’étaient effondrés et que la révolte grondait ! Dans cette atmosphère lourde, Ernest retrouva à son tour la France, à Bordeaux cette fois.

Il revint à Sonoma le 17 avril 1906. Dans la nuit suivante se produisit le grand séisme qui détruisit, entre autres, la ville de San Francisco. Ni le Dolder ni Buena-Vista n’eurent trop de dégâts, mais cette catastrophe provoqua chez Ernest Lebel l’envie de faire le bilan de sa vie : son père Roger était décédé l’année précédente. C’est Roger-Junior qui lui avait succédé comme maître de chai de Buena-Vista. Le baron Haraszthy, suite à l’affaire du phylloxéra, avait vendu le domaine et Roger-Junior l’avait racheté à parts égales avec son beau-frère Diego Lopez. Les jumelles avaient fait de beaux mariages avec des propriétaires de domaines, à Sonoma et à Napa. Ernest songeait à l’avenir. Pourrait-il laisser le Dolder à Roger-Junior ? Celui-ci avait pris de l’assurance dans la vie locale du comté de Sonoma : il était désormais officier de la Garde nationale de Californie, et certains lui pressentaient même un avenir politique. Il fallut plusieurs années pour redresser la Californie après le séisme de 1906. En Europe, c’était la guerre. Ernest songeait à l’Alsace et à ses camarades d’école de Riquewihr : sous quels uniformes étaient-ils à présent ? Vivants, ou morts ?

En 1917, l’Allemagne provoqua l’entrée dans la guerre des USA. On fit appel aux volontaires pour aller combattre en Europe, sur le sol français. Alors Roger-Junior s’engagea avec le grade de capitaine. Le baptême du feu eut lieu pour Roger-Junior au début de 1918 : sa compagnie d’infanterie appuyait un escadron de chars d’assaut. La bataille avait lieu près d’une ville nommée Château-Thierry. Roger-Junior reçut une balle dans la poitrine et s’effondra. Il reprit ses esprits. Il cria « Help ! Help ! Brancardier ! » Mais personne ne venait. Sa main trouva sur le sol un objet dur : c’était un morceau de bois. Cela ressemblait à un cep de vigne ! Alors Roger-Junior le détailla. Il reconnut un pied de chardonnay. Il était tombé au pays du champagne ! Son père lui racontait « Je suis né en Alsace sous un pied de riesling… » Et lui, allait-il mourir en Champagne dans une vigne de chardonnay ? Les brancardiers arrivèrent et emmenèrent Roger-Junior à l’hôpital de Château-Thierry. Grâce aux soins d’une infirmière dévouée nommée Charlotte Delacour (qui trouvait ce beau capitaine américain très séduisant), il fut sur pied lorsque la guerre cessa. L’Alsace allait redevenir Française…

Ce même jour il reçut une lettre de son père. Ernest Lebel avait été convoqué par un notaire de Sacramento. Celui-ci agissait au nom d’un notaire allemand de la ville de Colmar. Un dénommé Erik Dopff était décédé en 1909. En 1916, ses deux fils avaient été tués dans les rangs de l’armée allemande. Cet Erik Dopff avait en 1905 communiqué une lettre à ce notaire de Colmar, lui apprenant qu’il avait un fils illégitime du nom d’Ernest Lebel qu’il reconnaissait par la présente et qu’il ne faudrait pas oublier dans la succession Dopff. En fait, Ernest Lebel se retrouvait seul héritier des vignobles Dopff. Pour finir sa lettre, son père concluait : « Je suis trop vieux pour m’occuper de tout ça, j’ai fait le nécessaire pour que cet héritage te revienne. Penses-y, et ne te fais pas tuer : God bless America ! » Roger-Junior prit sa tête dans ses mains et réfléchit cinq minutes. Puis il se rendit au local des infirmières où il trouva Charlotte Delacour. Il lui déclara « Charlotte, voulez-vous m’épouser ? » La belle infirmière sauta au cou de son patient amoureux et, se hissant sur la pointe des pieds, déposa un long baiser sur ses lèvres. Roger-Junior épousa Charlotte une semaine plus tard. Elle suivit son époux en Californie. Après avoir réglé à distance les formalités avec le notaire de Colmar, il décida de venir s’installer en France pour y gérer les vignobles Dopff, et il laissa le domaine du Dolder à ses sœurs. Ainsi, depuis, on trouve des vins étiquetés « Domaine du Dolder–Lebel Sisters » dans la vallée de Sonoma.

Roger-Junior et Charlotte, quittant définitivement la Californie, s’installèrent sur la terre d’Alsace. Ils eurent une fille en 1921 prénommée Victoire, puis un fils en 1924 prénommé…Ernest. A leur majorité, Roger-Junior leur laissa la charge des vignobles Dopff qui sont depuis lors restés dans la famille. Ernest Lebel eut en 1946 un fils prénommé Benjamin qui, après deux années d’études de médecine, délaissa l’Alsace pour les vignobles du Bordelais où ayant changé complètement de voie, il devint un œnologue réputé dont les ouvrages et les expertises font aujourd’hui autorité. Un jour qu’on lui demandait pour une interview télévisée comment il expliquait sa passion pour la viticulture et le vin, Benjamin Lebel répondit « Vous savez, dans ma famille, nous avons la vigne dans le sang… »

 

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