1er prix catégorie Jeunesse

 

Le labyrinthe des vignes par Maëlle Halévy-Vitalis

Fille de Pasiphaéa et Minoso, couple royal qui régnait sur la Crète, Arianna DeMinos fêtait son quatorzième anniversaire en cette belle journée d’août. Ce jour, si festif pour elle, était pour les habitants de cette charmante île un jour de deuil.

Ce jour-là, Pasiphaéa et Minoso –descendant du fameux Minos– devaient tirer au hasard sept garçons et sept filles qui partiraient sur le chemin de la mort.

« A l’époque de l’antiquité, nos ancêtres Minos et Pasiphaé se rencontrèrent. Ils ne tardèrent pas à avoir des enfants. Un jour, les deux frères de Minos eurent la mauvaise idée de lui prendre le trône. Minos demanda de l’aide à Neptune, le Dieu puissant des eaux, des courants, des fleuves et des torrents. Celui-ci lui donna un cadeau, un magnifique taureau blanc et scintillant comme la neige. Pasiphaé en tomba éperdument amoureuse. Elle aimait  Minos, oui, mais elle aimait aussi ce taureau, un cadeau tombé du ciel. Notre chère reine enfanta une créature atrocement laide : le Minotaure. Quand Minos l’apprit, aussi furieux que honteux de ce Minotaure mi-homme mi-humain, il entreprit de perdre à jamais ce monstre. Il demanda à Dédale de construire un labyrinthe qui s’étendrait jusqu’à l’horizon, qui cacherait le soleil, qui serait effrayant à regarder, et qui aurait un nombre infini de couloirs. Un labyrinthe impossible à surmonter.

Il lâcha le Minotaure dans cette architecture folle, une fois le labyrinthe terminé. Il demanda ensuite à Dédale de brûler les plans. Il les brûla, au clair de lune, avec des branches et des feuilles de vigne, en l’honneur de Dionysos qui lui avait rendu un service auparavant. Pourtant, la colère de Minos ne s’arrêta pas. Et ce fut au tour des Athéniens de se soumettre à Minos. Il exigea que, tous les neuf ans, sept garçons et sept filles soient livrés  au Minotaure. Devant la colère des citoyens, Minos jura devant Zeus que, si une personne arrivait à vaincre  le Minotaure, le labyrinthe serait oublié, et aucun habitant ne verrait la mort là- dedans. »

On trouvait ce texte dans tous les livres d’histoire, dans tous les romans historiques, dans tous les contes et toutes les légendes de Crète. Depuis plus de deux mille ans, la légende brûlait, la peur ne cessait pas et l’infâme tradition persistait. Depuis plus de deux mille ans, on envoyait des centaines de personnes à la mort. Depuis plus de deux mille ans, personne n’avait réussi à tuer le Minotaure.

- Arianna ! Tes bougies ma chérie !

Elle souffla sans enthousiasme sur ses quatorze bougies. Arianna avait la tête ailleurs. Elle pensait au tirage au sort des enfants, des adolescents qui ne pourraient pas vivre leur vie pleinement. Elle en connaissait quelques uns, et cela lui briserait encore plus le cœur.

Jusqu’à aujourd’hui, Arianna se contentait très bien de la vie au palais. Elle ne se préoccupait pas de la vie extérieure, de la pauvreté et surtout, elle se fichait royalement du tirage au sort du Minotaure.

Mais aujourd’hui, elle avait gagné en maturité, d’un seul coup. Elle songeait à ces pauvres quatorze personnes qui allaient perdre leurs vies là-bas.

Arianna était plutôt têtue, mais pas spécialement téméraire. Elle aimait toujours porter des robes de soie, avec mille et une pierres précieuses. Elle ne fréquentait que ses domestiques, et la famille royale. De temps en temps, pour sortir de sa morosité, elle allait faire un tour dehors, sur le port, dans les parcs. Mais elle n’avait ni ami, ni confident. Elle connaissait beaucoup de personnes du peuple, mais elle ne les appréciait pas tellement. La seule personne qui lui plaisait, c’était Thésée, fils de charpentier. Mais lui, il détestait les filles de bonne famille, car il était pauvre. Arianna le regardait en secret, car sa fenêtre donnait sur sa maison. Il jetait parfois un coup d’œil vers le palais, mais affichait une mine de dégoût.

- Arianna ! Viens participer au tirage au sort ! Le peuple t’attend.

- J’arrive mon père.

 La princesse, qui attendait depuis longtemps cet honneur se mit soudainement à en tomber malade. Elle avait prévu à cette occasion une robe noire et jaune flamboyant, ornée de rubis rouge éclatant. Mais cette robe la faisait maintenant pleurer. Prenant son courage à deux mains, elle se vêtit de son seul pantalon bleu clair, et de son tee-shirt blanc, ce qui la faisait ressembler à une jeune fille de famille modeste.

Quand elle arriva sur la scène, avec, devant elle, presque toute la population, elle entendit des exclamations de surprise de la part des habitants. Fière que sa première marque de rébellion soit bien remarquée, elle jeta un œil à ses parents. Sa mère, si douce et si compréhensive d’habitude, était presque en pleurs, tremblotante, à deux doigts du malaise. Tandis que son père la foudroyait du regard. Elle surprit tout de même quelques visages souriant de sa tenue. Même si elle était heureuse des conséquences, ses doigts tremblaient de peur. Arianna voulait montrer qu’elle était plus du côté du peuple que de la royauté.

Son père prit la parole, impatient de mettre fin à ces exclamations d’agréables surprises.

- Citoyens de Crète, moi Minoso et ma femme, Pasiphaéa, nous vous offrons l’honneur du tirage fait par notre fille de quatorze printemps révolus, Arianna !

Une pluie d’applaudissements retentit. Mais les visages étaient froids, fermés et tristes.

Et Arianna vit alors Thésée. Il la toisait, le visage dur, le regard assassin. Elle eut envie de pleurer, mais elle dut contenir ses larmes.

- Honneur aux filles ! Cria le roi dans son micro.

Arianna ferma les yeux. Respira un grand coup et s’approcha du bocal féminin. La population retenait son souffle. Ses doigts effleurèrent les papiers, et sortit le premier, faisant durer le moins longtemps le stress. Ses parents s’amusaient, à chaque fois, à faire durer le suspens. Mais pas elle. Pas Arianna DeMinos.

- Calypso Haros.

Puis, elle enchaîna tour à tour les noms, de Calypso, passant par Danaë et Carmen, finissant par Lyvia.

Arianna entendait des cris, des plaintes, et des exclamations de souffrances sur la place Avtìo, qui veut dire « Adieu » en Grec.

Arianna ne pouvait plus supporter ces cris de douleur de parents, de familles qui allaient perdre leurs enfants. Elle ne releva pas les yeux, de peur de voir un spectacle encore plus terrifiant que les horribles cris.

D’une voix assurée, le roi Minoso DeMinos cria :

- Maintenant, les hommes !

Les mains tremblantes, Arianna prit le premier papier :

- Aristo Vassili.

Et elle continua, comme elle avait fait avec les adolescentes.

Jusqu’au septième et dernier nom :

- Thésée DeTrézènes.

Sa voix tremblait, ses mains étaient moites, remplies de sueur. Elle cria alors :

- Je suis volontaire ! Je prends la place de Thésée DeTrézènes !

En public, Arianna venait d’avouer son amour pour Thésée.

Son père se leva d’un bond :

- Ma fille, je t’interdis. Je t’enfermerai dans ta chambre, de gré ou de force. Thésée a été tiré au sort, il ira combattre le Minotaure.

Arianna, mit près de deux jours à persuader son père de la laisser vivre sa vie. Son père, désarmé, dit les paroles qu’Arianna voulait entendre :

- Je te l’accorde. Prends la place de Thésée. Je sais ce que peut faire l’amour. Mais reviens vivante. Tu es une pierre précieuse à mes yeux. Tâche de revenir vivante.

- Promis, Papa.

Le jour de l’embarquement, Thésée avait insisté pour accompagner la princesse devant le Minotaure. Il ressentait toujours une haine envers la royauté, mais la princesse était une personne bien, qui ne ressemblait pas aux autres membres de la famille royale. Il avait créé des liens avec Arianna, mais ce n’était qu’une simple et précieuse amie.

Au moment où ils accostèrent, les jeunes personnes qui devaient aller dans le labyrinthe de Dédale apprirent avec joie qu’ils allaient avoir le droit à un énorme repas copieux, en l’honneur de leur courage, et une chambre à coucher très confortable pour la dernière nuit en dehors du labyrinthe.

Le lendemain, on les emmena devant le célèbre labyrinthe. Voilà maintenant des dizaines d’années que le labyrinthe tenait debout, toujours aussi monstrueux et imposant. Cependant, un seul changement était apparu : Dionysos gardait les terres derrière la jungle de pierre. Dédale avait franchi la frontière de la région de Minos, et le labyrinthe s’étalait sur les terres de Dionysos. Celui-ci était un Dieu qui pardonnait les choses toujours rapidement. Il toléra ce malentendu. Cependant, le labyrinthe pourrissait d’année en année, et des vignes gigantesques, aussi belles qu’effrayantes, aussi magnifiques qu’imposantes et aussi somptueuses que cauchemardesques poussaient sur les murs.

Maintenant, le labyrinthe était recouvert de vignes vertes et jaunes. Les esclaves allaient cueillir le raisin des vignes qui recouvraient l’entrée du réseau mortel. Pour  remercier Dionysos d’accorder son pardon, le domaine de Minos offrait depuis près de cent ans un pichet de vin par personne entrant dans le labyrinthe.

On poussa Arianna entre les murs de pierres et de vignes. Ce que ne savaient pas les gardes, c’est que, dans la chambre luxueuse de la veille, Thésée était allé rejoindre Arianna pour lui confier un secret, et un doux baiser. Il lui avait raconté qu’autrefois, au tout début du labyrinthe, un jeune homme nommé aussi Thésée avait pris la place d’une jeune fille appelée Ariane, car ils étaient amoureux. Ariane lui avait donné un fil de soie, blanc comme le sol de sable de l’architecture de Dédale. Elle lui avait suggéré de le dérouler derrière lui petit à petit, afin de retrouver son chemin. Mais malheureusement, le fil n’était pas assez long, et fut perdu dans l’immense construction.

Aujourd’hui, c’était le contraire. Thésée lui avait donné une ruse pour la faire sortir vivante du labyrinthe : sur son chemin, tous les quelques centimètres, elle déchirerait les feuilles de vignes qui recouvraient le mur, et ne laisserait dessus que les branches marron des vignes.

De cette façon Arianna resta en vie après l’épreuve du labyrinthe. Elle voulait épouser Thésée mais comme ses parents ne seraient jamais d’accord, elle se fit passer pour morte, et se déguisa en pauvre vieillarde.

Son père, fou de chagrin et de tristesse, fit abattre le labyrinthe, et se suicida du haut de son immense palais. Sa mère resta reine, et s’enferma dans son château d’or, avec des remords, des chagrins et de la tristesse. A sa mort, Arianna se maria avec Thésée et devient une reine juste, distribuant de l’or à tous les nouveau-nés et aux proches des personnes décédées.

Pendant une soixantaine d’années, ils vécurent heureux avec deux enfants -Pénélope et Ulysse-, et les territoires de Minos et Dionysos furent séparés. La Crète appartenait à Arianna et à Thésée, et le souverain du royaume était le fils de Dionysos. On garda tout de même des vignes, car elles faisaient des vins exquis, que l’on vendait sur le marché, et que l’on servait aux banquets.  

 

grappe verte