Le Pingréon de la cité

 

Il était une fois un jeune homme qui habitait dans une cité populaire dans la banlieue d’une grande ville. Une cité où les sorciers marabouts, ou autres sorciers dealers, vendaient de l’illusion à de pauvres gens. Ce jeune homme se prénommait Kévin, mais tout le monde l’appelait Pingréon. Ce surnom lui avait été donné par ses camarades d’école parce qu’il n’avait jamais un sou en poche, ne participait à rien pécuniairement et refusait toute invitation au cas où il lui faudrait payer. Ce surnom allait le suivre pendant longtemps. Mais ce n’était pas de sa faute. Ses parents travaillaient dur et lui répétaient sans cesse qu’ils n’avaient pas trop d’argent, qu’il fallait faire attention aux dépenses pour assurer son avenir, etc.… Depuis tout petit il entendait le même discours. Cependant, le jour de son anniversaire, sa mère lui donnait tout de même une pièce en lui disant : « fais attention à ne pas tout dépenser ! » Il gardait cette pièce comme un trésor toute l’année et la veille de son anniversaire il se permettait de s’acheter des bonbons en se culpabilisant en pensant à ses parents.

 

Au collège il continua à refuser les invitations à des anniversaires, à des sorties. Pingréon il était, Pingréon il resterait. Il s’en moquait. Il pensait qu’avoir de l’argent n’était pas un signe d’intelligence et que les diplômes ne s’achetaient pas. Il fallait travailler, gagner de l’argent et le garder précieusement, comme ses parents le faisaient.

 

Un jour au Lycée, une jeune fille l’aborda :

  • Tu sais où se trouve la salle 104 ?

  • En haut de l’escalier à droite lui répondit-il.

  • Merci. Je m’appelle Isabelle et toi ?

  • Pingréon.

  • Pingréon ? C’est un prénom ça ?

  • C’est le mien.

 

Il tourna les talons et regagna sa salle de cours. Il était très courtisé par les filles car il était très beau, mais il ne se laissait pas influencer au cas où elles lui demanderaient de les inviter à boire un verre au café du coin. Pourtant certaines lui plaisaient bien, mais il pensait à sa tirelire qu’il s’était juré de ne pas toucher.

 

Il avait décidé d’être économiste. Très doué en mathématiques, il se disait qu’après le bac il irait à la faculté car  les études coûtaient beaucoup moins cher qu’en école de commerce. Et puis il obtiendrait certainement une bourse. Dans économiste il y a « économie », et ça lui plaisait bien. Il se voyait bien à la tête d’une banque, ou d’une assurance, et pourquoi pas au ministère des finances. Ah ! Oui les finances se serait super !

 

Il réussit son bac avec mention, obtint une bourse et même un petit logement d’étudiant qui lui coûterait trois fois rien. Il fit son baluchon et dit au revoir à ses parents. Sa mère le retint un instant. Elle lui présenta une enveloppe :

  • Tiens, c’est pour toi.

  • Pour moi ? Qu’est-ce que c’est ?

  • Ouvre, tu verras bien.

 

Il ouvrit l’enveloppe et resta stupéfait. Un relevé bancaire à son nom où des colonnes de chiffres se côtoyaient. Un montant en bas de la page, capital, intérêts … Il regarda sa mère qui était émue jusqu’aux larmes :

  • Ce sont les économies que nous avons faites pour toi, pour que tu puisses faire des études et avoir une bonne situation.

 

Il était abasourdi. Pendant toutes ces années il avait cru ses parents pauvres, voire un peu radins. D’ailleurs c’était à cause de ça qu’il était affublé de ce surnom ridicule auquel il s’était habitué. Ne sachant pas trop comment réagir, il prit son sac et partit, sans oublier l’enveloppe, mais sans embrasser ni père, ni mère.

 

Il réalisa, pendant le trajet qui l’amenait vers la ville, qu’il était riche, enfin un peu. Au lieu de le libérer, cette nouvelle le conforta dans l’idée qu’il fallait garder cet argent à tout prix et surtout le faire fructifier. Il avait le temps d’y réfléchir. Il se rendrait quand même à la banque au cas où.




Une année passa. Kévin, puisqu’ ici personne ne le connaissait sous son surnom, se sentait bien dans ce statut d’étudiant ! Il mangeait à la cantine de la fac, prenait quelques morceaux de pain sans qu’on le voit. Il économisait sur tout.. Le seul plaisir qu’il s’octroyait était d’aller boire un café sur la place principale en terrasse pour profiter du soleil, mais uniquement le samedi et les jours de beau temps. Mais depuis son départ pour la fac il n’avait plus jamais rendu visite à ses parents. Il n’en éprouvait pas le besoin et surtout il craignait que ses parents lui reprennent l’argent et ça il ne l’aurait pas supporté.

 

En ce mois de novembre l’été avait décidé de revenir un peu. Il faisait beau et presque chaud. Pingréon sirotait son café ; il fermait les yeux et profitait de ce moment de détente. Une ombre lui cacha le soleil. Il rouvrit les yeux. Une jeune femme était plantée devant lui :

  • Tu me paies un café ? lui demanda-t-elle.

  • Je ne te connais pas. Pousse-toi tu me fais de l’ombre.

 

Elle ne bougea pas. Il insista :

  • Tu dégages oui ou non ?

  • Au fond de toi tu n’es pas celui que tu crois être.

  • Qu’est-ce que tu racontes ? Et d’abord qui es-tu ?

  • Je dis qu’au fond de toi tu es généreux mais que tu ne le sais pas encore. Tu penses à tes parents au moins ? Est-ce que tu penses être heureux ? … Kévin Pingréon.

 

Pingréon était stupéfait. Cette fille l’avait appelé par son surnom. Il se leva et partit à sa poursuite. Il fallait qu’il la retrouve, qu’elle lui explique. Il fallait qu’il sache qui elle était. Mais elle avait disparu aussi vite qu’elle était apparue.

 

Pendant les jours qui suivirent les mots de la jeune femme ne le quittèrent pas. Ses nuits étaient cauchemardesques. Il rêvait que la banque avait été cambriolée et hop ! Envolé son argent. Ensuite c’était ses parents qui lui reprenaient son capital. Il se réveillait en sueur. Il fallait qu’il retrouve  cette fille !

 

Ce jour là, assis sur un banc dans les jardins de l’université, il essayait de relire son cours d’économie mais il n’arrivait pas à se concentrer. Il se questionnait sans cesse sur le bonheur. C’est quoi le bonheur ? Il leva les yeux et vit la jeune fille devant lui. Il se leva d’un bond :

  • Mais qui es-tu à la fin ?

  • Je suis Isabelle, tu ne me reconnais pas ? Nous étions au même lycée.

  • Pourquoi  m’as-tu parlé de mes parents, et d’ailleurs comment les connais-tu ?

  • Je vais voir ma tante toutes les semaines, c’est elle qui m’a élevée à la mort de mes parents. Et ma tante est un peu amie avec ta mère. Ta mère qui lui a tout raconté.

  • Raconté quoi ?

  • Que tu ne leur avais plus donné de nouvelles depuis ton départ et que c’était peut-être à cause de …

  • De quoi ?

  • De tout cet argent qu’ils …

  • Cet argent est à moi !

  • Je comprends. Ton surnom te colle à la peau.

  • Tes parents ont vieilli depuis ton départ. Ton père est malade mais ils n’ont plus beaucoup d’argent, alors le docteur ne vient pas souvent les voir. Si tu veux je t’accompagne…

  • Et pourquoi tu ferais ça ? Hein ? Et en quoi cela te regarde ?

  • Tu ne l’as jamais su, mais j’ai toujours eu un faible pour toi. Je sais qu’au fond tu n’es pas vraiment heureux, tu es prisonnier de cet argent, comme tes parents l’étaient, mais eux c’était pour toi qu’ils se privaient ; pour que tu puisses avoir une belle vie ! Mais ils se sont trompés, tu es devenu égoïste et tu es tout seul. Alors tu viens ?

 

Kévin se mit à pleurer. Il sanglota dans les bras d’Isabelle. Elle avait raison, il n’était qu’un pauvre idiot de Pingréon. Il revit ses parents régulièrement  et leur demanda pardon. Il fit en sorte que ceux-ci ne manquent plus de rien et son père se remit miraculeusement.

 

Un jour, Isabelle, qu’il voyait très souvent, lui dit :

 

  • Kévin, il est temps d’enterrer Pingréon.

  • D’enterrer Pingréon ? Répéta-t-il.

  • Voilà ce que je te propose. Tu vas chercher quelques billets à la banque et ensuite on les brûlera dans la cheminée de ma tante. Ainsi Pingréon sera définitivement mort et toi tu seras enfin libre.

  • Quelques billets ? Un seul ne suffirait pas ?

  • Kévin, s’il te plait !

 

Ainsi fut fait. Pingréon partit en fumée pour libérer le beau Kévin. Et selon la formule consacrée, Kévin et Isabelle se marièrent et eurent beaucoup d’intérêts. Pardon ! Je voulais dire beaucoup d’enfants !

 

Marcal_Marie Carmen

Marcal