C’était un après-midi parfait. Il faisait beau, il faisait chaud et Yvonne profitait d’une légère brise à l’abri de son cerisier pour faire une sieste. Seule une tourterelle répondait en écho à ses ronflements. Tout d’un coup, la tourterelle s’envola.

-  Mamie, Mamie, MAAAAMIIIIIE !

Ses lunettes lui glissèrent sur le nez et Yvonne manqua de tomber de sa chaise longue.

- Sainte mère Léo, tu vas me faire avoir une crise cardiaque ! Pourquoi cries-tu ?

- Mamie, tu te souviens quand tu m’as dit que quand je serai assez grand pour recevoir du courrier tu me donnerais ton ouvre-lettre ?

- Jouer avec des allumettes ? Ah mais certainement pas mon petit ! Qu’est-ce que cette idée et qu’est-ce qu’elle dirait maman?

- Non mamie, pas jouer avec des allumettes, ton ouvre-lettre, celui avec une tête de perroquet !

- Ah ben si tu as le hoquet bois un coup. Quand j’étais petite ma maman me disait de boire la tête à l’envers pour le faire passer.

- Mais non mamie ! Regarde, j’ai reçu une lettre et je voudrais que tu me prêtes ton ouvre-lettre pour l’ouvrir.

- Mon petit je suis bien trop vieille pour courir. Demande à maman si elle a envie de se promener. Où est-elle d’ailleurs ?

- Maman, elle est à l’intérieur. Dis mamie, c’est quoi la charité ?

- Quoi le chat a bu mon thé, je t’avais dit de fermer la porte.

- Mais non Mamie, allume ton appareil auditif. Voilà ! C’est mieux comme cela, non ?

- Mmm

- Ecoute-moi, c’est quoi la charité ?

-…….

- Mamie, tu m’expliques !

- La charité ! Cela fait bien longtemps que je n’ai pas entendu ce mot ! A mon âge on ne  l’utilise plus. J’ai dû l’entendre pour la première fois, j’avais 12 ans. C’était un dimanche. Ma mère nous dit : « Nous devons aller à la messe aujourd’hui, il y a un nouveau curé et il veut connaître tous les villageois ». Alors, nous voilà partis ma mère et mes cinq frères et sœurs. Mon père n’était pas venu. Il était malade.

Pendant ce qui m’a semblé une éternité, nous avons écouté le curé parler de charité, d’amour de son prochain et de venir en aide aux plus démunis. Nous étions les plus pauvres du village, aussi tous les gens nous regardaient. J’avais l’impression d’être une bête sauvage enfermée dans un zoo. J’étais rouge de honte, j’aurais voulu m’enfuir mais ma mère nous a obligé à rester jusqu’au bout. On ne plaisantait pas avec la discipline dans le temps !

A partir de ce jour, les gens du village ont commencé à nous donner leur vieux linge, par charité.

- Oh mamie, c’était généreux de leur part !

- Gé-né-reux ?  Tu veux rire ! J’ai dû m’habiller avec des vêtements trop grands ou trop petits, des couleurs dépareillées. Et lorsque j’arrivais à l’école, j’étais déshabillée par les enfants. « Tu m’as pris ma veste ! Oh, et ça c’est ma jupe ! Tes chaussettes ne sont pas de la même couleur ! » Alors je m’enfuyais de l’école… Si les gens du village avaient été charitables, ils nous auraient donné des vêtements neufs à notre taille !

- Alors mamie, c’est triste la charité ?

- Oui c’est triste, surtout si tu ne peux pas la refuser. Mes parents étaient des tacherons, des paysans sans terre. Ils travaillaient pour un patron dans un domaine agricole. Tous les dimanches, la maitresse du domaine nous apportait une soupe au chou, « pour que l’on puisse faire face à l’hiver.  » disait-elle.  Hum, tu parles de charité ? Elle voulait plutôt nous empoisonner pour récupérer le logis qu’elle nous prêtait en échange du travail de mon père.

- Elle voulait vous EMPOISONNER, c’est ça la charité mamie ?

- Non bien sûr que non, mais vu le goût de sa soupe nous pouvions  nous poser des questions ! A chaque fois qu’elle nous rendait visite, elle avait un air faussement empathique pour ma mère. Elle grimaçait devant le désordre de la maison et prenait garde à ne pas salir sa robe qui venait de Paris. Elle nous appelait « Mes pauvres gens, mes pauvres enfants »….

- Ah ça y est j’ai compris mamie, la charité permet aux riches de dire aux pauvres qu’ils sont pauvres ! Mais mamie, tu es riche maintenant. Tu peux me dire que je suis pauvre, si tu veux … et me faire don de ton ouvre-lettre. Surtout ne t’inquiète pas, pas besoin de m’en acheter un neuf !

- Mon chéri, la charité il vaut mieux la faire que la recevoir. Aller, viens, je vais te le chercher cet ouvre-lettre qui te fait tant envie.

 

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