Marguerite était allongée sur son lit dans une somnolence avinée. Elle buvait depuis le décès de son mari.

Le choc avait été brutal, rupture d’anévrisme, en moins de deux heures il était mort.  Elle n’avait pas réalisé sur le moment qu’elle ne le verrait plus. Ses enfants étaient arrivés très vite près d’elle et elle fut prise dans un tourbillon. L’hôpital, les obsèques, les documents à remplir, la banque, etc. Le jour de l’inhumation, il lui semblait que ce n’était pas elle qui suivait le corbillard. Elle se demandait, soutenue par ses fils,  ce qu’elle faisait là !

Ses enfants étaient repartis vers leur vie, et elle se rendit à l’évidence, son cher époux ne reviendrait plus. Trente cinq ans de vie commune anéanties en un clin d’œil. Pourquoi cela était-il arrivé ? Pourquoi ?

Son employeur lui avait dit : « Prenez un peu de temps pour vous remettre Marguerite, le temps qu’il faudra. » Elle savait qu’elle ne s’en remettrait jamais. Dans la maison tout lui rappelait  Raphaël. Mourir à cinquante cinq ans, quel malheur ! Et elle, qu’allait-elle devenir sans lui ?

Pour occuper ses journées de solitude, elle entreprit de ranger les affaires de son mari. Elle fit des cartons en déversant des torrents de larmes, là maintenant seule, elle pouvait enfin se laisser aller. Tous les souvenirs qu’elle avait de lui remontaient à la surface.

Elle descendit un carton à la cave et se retrouva devant le cellier. Raphaël aimait le bon vin et il était un peu collectionneur. Elle prit une bouteille au hasard. Elle monta la bouteille à la cuisine, la déboucha et se servit un verre.  Elle s’approcha de la photo de son mari et lui dit : « À la tienne mon amour ! » Elle vida la bouteille sans s’en rendre compte, puis alla se coucher.

À partir de ce jour-là, tous les soirs elle allait chercher une bouteille. Tout faisait l’affaire, rouge, blanc, rosé. Elle allait se coucher en titubant, se jetait sur le lit dans une demi inconscience. Ses nuits étaient agitées mais elle dormait.

Plus le temps passait, plus ses réveils étaient difficiles mais elle avait besoin de boire pour oublier. Plus elle buvait, plus elle avait besoin de boire et augmentait sa ration régulièrement.

Ce soir là, en rampant vers son lit, elle décida qu’elle voulait mourir à son tour. Plus rien ne la retenait, et en plus elle devenait alcoolique. Elle ne pouvait pas continuer ainsi. Elle sombra dans un sommeil profond.

Dans son inconscient elle sentit une présence près d’elle et ouvrit les yeux. Une femme vêtue d’une longue robe  de couleur rouge la regardait. Elle fit un bond sur son lit :

- Mais qui êtes-vous ?

- Je suis une amie.

- Mais où suis-je ?

- Dans le sanctuaire de la Tempérance.

- La tempérance ? C’est quoi ce truc ?

- Ici on accueille et on soigne les êtres blessés et malheureux.

- Mais… mais, vous avez des ailes ?

- Je suis ton ange.

- Mais alors je suis morte ?

- Pas du tout, tu es ici, disons en transit. Tu t’es laissée aller à boire pour essayer d’oublier ton immense chagrin. Je vais t’aider à guérir.

- Je ne comprends rien à ce que vous me racontez. Laissez moi tranquille, je veux rentrer chez moi.

Alors l’ange, avec beaucoup de patience, lui expliqua qu’il ne servait à rien de faire l’autruche. Sombrer dans l’alcoolisme ne faisait que retarder la réalité du deuil,  que son mari n’aimerait pas du tout l‘image d’elle allongée sur son lit complètement saoule. Qu’il y avait des gens malheureux  qu’il fallait aider. Des enfants maltraités, des femmes battues …

L’ange parla encore longtemps, longtemps,  jusqu’à ce que le corps de Marguerite se détende, que son esprit s’apaise.

 

Un rayon de soleil pénétra dans la chambre et réveilla Marguerite. Elle se sentait bizarre. Elle avait soif et se dirigea dans la cuisine. La vue d’une bouteille pratiquement vide sur la table lui donna la nausée. Elle avait besoin d’un café, bien noir et bien serré, sans sucre. Tout en le buvant, son rêve lui revint en mémoire. Une histoire d’ange, de tempérance... avait-elle vraiment rêvée ?

Elle retourna dans sa chambre pour vérifier s’il n’y avait pas de trace, de quoi exactement elle ne savait pas. C’était peut-être un signe de son mari ? Il fallait qu’elle sorte de cette léthargie alcoolique.  L’ange qui été apparu dans son rêve avait raison : que penserait ses enfants s’ils savaient comment elle passait ses soirées ? Et son mari, peut-être qu’il la voyait, sait-on jamais ?

Elle appela son patron et lui annonça qu’elle était prête à reprendre le travail. Elle appela également ses enfants pour leur dire que tout allait bien, qu’elle avait plein d’idées de loisirs pour essayer de combler le vide laissé par leur père. Elle se renseigna sur des associations qui cherchaient des bénévoles, et ça il n’en manquait pas !

Bien sûr ce ne fut pas facile tous les jours. Lle cellier l’attirait souvent, mais elle arrivait à maîtriser ce besoin de boire. Elle espérait toutes les nuits que l’ange reviendrait dans ses rêves, elle aurait tellement voulu lui dire merci.

Marguerite retrouvait doucement une paix intérieure. Alors l’ange revint une nuit et déposa dans son esprit l’image d’un homme seul, malheureux et désespéré. Marguerite le trouverait très bientôt sur son chemin, elle l’aiderait à renaître, à retrouver le goût de vivre. Ils deviendraient amis et puis, pourquoi pas, plus que des amis.

L’ange secoua sa chevelure blonde au-dessus du lit de Marguerite pour que des milliers d’étoiles se glissent dans son rêve.

Texte : Marcal 

Marcal