En ce beau soir de printemps, Cendrillon était mélancolique.

Tant d’évènements s’étaient passés depuis ces deux années. Elle en venait presque à regretter ce temps où, son père ayant quitté ce bas monde, elle habitait chez sa marâtre en compagnie de ses deux demi-sœurs, Javotte et Anastasia. Elle en venait presque à regretter ses nuits d’alors, passées sur sa paillasse posée sur le cendrier de la grande cheminée de la cuisine, où même au cœur de l’hiver (le grand Père Hiver russe) il faisait bon dormir grâce aux cendres toujours chaudes, tandis que Mamouchka, Javotte et Anastasia grelottaient dans la chambre de l’étage, blotties toutes les trois dans le grand lit de plume où la bassinoire était trop tôt refroidie.

Bien sûr, le fait qu’elle ait toujours des cendres sur sa cotte lui avaient valu son surnom. On ne l’appelait plus Katherine, mais Cendrillon. Bien sûr, dans cette maison, elle jouait un peu le rôle de la souillon, son pauvre Papa n’ayant rien laissé à Mamouchka que ses dettes et ces deux péronnelles de Javotte et Anastasia, ce qui était bien insuffisant pour payer une domestique et un cocher pour la troïka.

Les souris by MarikoMais heureusement, elle avait sa marraine, la bonne fée, qu’elle appelait affectueusement « Matriochka », à cause de sa ressemblance avec les poupées gigogne de ses sœurs. Heureusement, elle avait la compagnie de ses amis muets, comme elle disait : les souris qui hantaient la cuisine, le chien Ivan qui passait ses journées à dormir, et le chat Igor, qu’elle s’employait à soigner du mieux possible et à nourrir car il refusait obstinément de chasser les souris, sans oublier les deux cochons malodorants à qui elle portait les épluchures.

Ah ! Cette bonne marraine Matriochka, elle lui devait une fière chandelle ! Elle avait sorti Cendrillon de sa cuisine et en avait fait une princesse. Il y avait eu cette histoire bizarre du bal donné par le prince Piotr, et où Mamouchka, sa marâtre, voulait absolument que Javotte et Anastasia soient invitées. Mamouchka, qui avait eu…disons des largesses pour le révizor du palais, avait obtenu les deux précieux cartons d’invitation pour le bal.

Et voilà que sa marraine, la bonne fée Matriochka, se met en tête qu’il n’y a pas de raison que Cendrillon ne soit pas au bal, tout ça parce qu’il paraît qu’il est écrit que c’est son destin d’y aller. Et Cendrillon de rire en disant à sa marraine qu’elle ne peut aller au palais vêtue en souillon. Et la marraine de rire encore plus fort, et de faire des moulinets avec une curieuse baguette qui répandait de la poussière d’étoiles, et de changer sa cotte de souillon en somptueuse robe de brocard de soie bleu-ciel, et de la coiffer comme une tsarine avec un beau diadème de perles, et de la chausser comme une princesse avec deux ravissantes bottines fourrées de vair précieux. Et la pauvre Cendrillon, toute émerveillée, de demander comment se rendre au palais, la Mamouchka et ses deux sœurs ayant pris la troïka pour se rendre au bal.

Alors sa marraine se surpassa : d’un coup de baguette, elle fit venir un gros potiron dans la cour de la datcha, d’un autre coup elle transforma la cucurbitacée en voiture d’apparat, puis d’un autre coup encore, elle transforma les souris en laquais, et le brave chien Ivan en cocher. Encore un coup de baguette, et les deux cochons endormis dans leur soue furent transformés en deux magnifiques chevaux blancs déjà attelés à la voiture : son équipage était désormais prêt pour l’emmener au bal.

Quand elle fut montée dans la voiture, aux sièges de velours orange de la même couleur que les potirons, sa marraine lui dit de bien surveiller le tintement du carillon de la chapelle du palais, car le charme qui lui valait d’être vêtue et voiturée comme une princesse prendrait fin au douzième coup de minuit. La jeunette fronça les sourcils, mais Ivan avait déjà fouetté les cochons-chevaux, et la voiture roulait grand train vers le palais.

Après, dans la salle de bal, ce fut comme dans un rêve : Mamouchka, Javotte et Anastasia qui ne la reconnaissaient même pas, toutes les belles demoiselles du pays qui resplendissaient comme des astres, et le prince Piotr en personne qui vint l’inviter à danser, à danser encore et encore, et encore…

Alors le carillon de la chapelle du palais fit entendre le bourdon : c’était minuit qui sonnait ! Vite, Cendrillon dévala le grand escalier, délaissant brusquement le prince Piotr, elle faillit trébucher et en perdit une bottine fourrée, et sauta dans la voiture au sixième coup. Igor fouetta si fort l’attelage que la voiture décolla du sol et, aussi incroyable que cela paraisse, entra dans la cour de la datcha au douzième coup de bourdon…

Alors Cendrillon retrouva d’un seul coup ses habits de souillon et ses amis muets qui la regardaient autour d’un gros potiron au milieu de la cour. Elle éclata de rire, ce qui fit venir sa marraine qui lui dit que c’était très bien qu’elle ait respecté ses recommandations.

Le lendemain, Cendrillon avait repris ses occupations ménagères, surprenant la conversation de Javotte et Anastasia qui se demandaient qui était cette belle princesse qui avait eu les faveurs chorégraphiques du prince pendant toute la soirée.

Or, en début d’après-midi, voilà que le révizor du palais, accompagné de six laquais et de deux boyards de la garde, fait son entrée dans la cour de la datcha, portant sur un coussin de velours rouge une bottine fourrée de vair. Et voilà qu’il interpelle la Mamouchka, lui disant que le prince Piotr voudrait savoir à qui rendre la bottine qu’une jeune fille a perdu la veille, au bal. On fait venir Javotte, qui essaie d’enfiler la bottine, mais ses orteils sont trop longs, et elle ne peut la chausser. Elle se serait volontiers coupée les orteils pour y parvenir ! On fait alors venir Anastasia, qui essaie d’enfiler la bottine, mais son talon est trop gros et elle ne peut la chausser. Elle se serait volontiers coupée le talon pour y parvenir.

Devant la mine attristée de la Mamouchka et des deux brimbelles, le révizor, d’un air entendu, demande alors de faire venir Katherine. La Mamouchka éclate de rire, soutenant que Cendrillon n’était pas au bal. Mais le fonctionnaire insiste, et on finit par faire venir la jeune fille. Celle-ci écarquille les yeux en reconnaissant sa bottine magique, et du premier coup, elle la chausse. Le révizor s’incline alors profondément, lui donne de l’Altesse et la prie de le suivre au palais !

Après, tout alla très vite : le prince Piotr qui la demande pour épouse, le mariage organisé en trois jours, le pope qui les coiffe des couronnes nuptiales puis les échange sur leurs têtes, Cendrillon installée au palais, et qui, bonne fille, y fait venir la Mamouchka et ces deux godiches de Javotte et Anastasia. Et la nuit de noce, qui lui laisse un petit goût amer, car le prince Piotr, débarassé de son manteau de fourrure et de son caftan de velours, faisait plutôt gringalet. Et les jours qui s’écoulent laissant peu à peu entrer un invité inconnu jusqu’alors : l’ennui… et puis ce prince qui la délaisse de plus en plus pour aller chasser…

C’est alors que la bonne marraine Matriochka réapparut à Cendrillon. Devant les plaintes de la jeune femme, la fée lui proposa de ramener auprès d’elle ses amis muets qui n’avaient pas quitté la datcha : les souris devinrent définitivement ses laquais, le chien Ivan devint définitivement son cocher, les deux cochons devinrent définitivement ses chevaux blancs. Alors, Cendrillon demanda à sa marraine ce qu’il adviendrait du chat Igor ? La fée lui répondit qu’une princesse avait nécessairement besoin d’un « Vas-y-dire », ce valet presque confident qui saurait se déplacer très rapidement pour informer la princesse de tout ce qu’elle devait connaître de façon urgente. Si tôt dit, si tôt fait, Igor devint le « Vas-y-dire » de la princesse, jeune et beau valet à la démarche féline, aux yeux envoûtants et à la course rapide. Et Igor partit à la chasse aux informations que la princesse devrait connaître. Et le brave Igor en rapporta de bien bonnes ! Voilà que le prince Piotr n’était pas plus souvent à la chasse que dans le lit de la princesse. Et ce prince Piotr avait un curieux travers : en fait, il était obsédé par les pieds des jeunes filles. Les découvrir, les observer, les toucher, et même les lécher, voilà quelle était son occupation principale, et pour cela il courait le pays, racontant qu’il cherchait de jolis petits pieds pour chausser des bottines fourrées de vair ! En fait, il envoyait toujours en éclaireur un valet qui devait s’enquérir discrètement de la pointure de la ou des proies du prince fétichiste afin que son stratagème fonctionnât à tout coup !

Catherine et le Vas-y-dire by MarikoCendrillon était assise lorsqu’Igor lui rapporta ainsi les frasques princières : heureusement, car elle en fut abasourdie ! Igor lui apprit de plus que le prince comptait à son tableau de chasse Javotte et Anastasia elles-mêmes. C’en était trop. Cendrillon s’estima trompée sur toute la ligne. Elle devait se venger ! Elle se leva, laissa tomber son châle de zibeline et s’approcha doucement de son « Vas-y-dire ». Igor, en humain, était plus grand qu’elle. Aussi dut-elle se hisser sur la pointe des pieds pour l’embrasser tendrement sur les lèvres, passant ses bras autour de son cou. Et puis, tant qu’elle y était, elle mit aussi la langue dans ce baiser brûlant, prit la main d’Igor, et l’attira vers son lit. Alors qu’elle avait dégrafé son corsage, elle entreprit de retirer le dolman d’Igor. Mais celui-ci prit un air gêné et baissa les yeux sur la gorge nue de la princesse. Cendrillon lui demanda ce qui le troublait tant, pensant que c’était sa nudité. Le brave « Vas-y-dire » lui répondit : « Maîtresse, vous me faites un grand honneur, mais aviez-vous oublié que vous m’avez fait castrer, lorsque j’étais chat ?… ». Igor se retira alors de la chambre princière, de sa démarche féline et silencieuse, et disparut par une porte dérobée.

Ah oui ! En ce beau soir de printemps, Cendrillon était vraiment, mais vraiment mélancolique !

Mais passé la peine de cette soirée, elle se ressaisit peu à peu et prit conscience que le palais était plein de beaux officiers, de boyards et de cosaques, qui eux, heureusement, n’avaient jamais été chats…

Entre temps, le Tsar était mort et c’est le prince Piotr qui lui succéda. Katherine-Cendrillon n’ouvrit plus sa couche au souverain fétichiste, qui désormais la dégoûtait. Celui-ci continua d’assouvir sa passion des pieds juvéniles, et Cendrillon s’intéressa de plus en plus à la chose militaire…

Son fidèle « Vas-y-dire » Igor était toujours là pour la prévenir à temps des retours intempestifs du Tsar Piotr. Mais elle se lassa très vite de ce manège, et s’étant fait de nombreux « amis » parmi les officiers, un beau matin que le Tsar vérifiait les bottines de vair qu’il allait utiliser pour sa chasse aux jeunes beautés, Katherine fit arrêter le Tsar et le fit jeter dans un cul de basse fosse dont il ne sortit plus jamais.

Alors, ayant fait proclamer officiellement la nouvelle de la mort du Tsar Piotr suite à une fluxion de poitrine, Cendrillon se fit couronner Impératrice de toutes les Russies sous le nom de Katherine II. Le sobriquet de Cendrillon disparut à jamais, car on ne l’appela plus désormais que « Petite Mère », ce qui était une marque de respect et de crainte considérable.

L’impératrice Katherine eut toute sa vie à son service un valet du nom d’Igor, qui était en fait son « Vas-y-dire ». Lorsqu’après un très long règne elle rendit son dernier soupir, Igor était encore auprès d’elle. Mais, comme par enchantement, il disparut brutalement, et curieusement, ceux qui avaient assisté au trépas de la souveraine, virent sortir un chat de la chambre mortuaire impériale…

Mise en garde : Toute ressemblance avec un personnage historique n’est absolument pas fortuite. L’histoire de la princesse allemande devenue « Catherine la Grande », c’est pour l’histoire avec un grand « H »… Mais le conte ci-dessus reflète la pure vérité ! Enfin, vous n’êtes pas obligé de me croire…

Texte : Richelieu / Illustrations : Mariko Shinobu

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Petit lexique :

Mamouchka (ou Babouchka) : Sobriquet diminutif affectueux donné aux mamans et grand-mères.

Matriochka (petite maman) : Nom des poupées gigognes.

Troïka : Traîneau attelé de trois chevaux.

Brimbelle : Expression de l’Est de la France désignant une fille prétentieuse et bavarde.

Vair : Nom de la fourrure de l’écureuil gris.

Révizor : Fonctionnaire impérial russe chargé de contrôler ce qui se passe partout.

Datcha : Résidence de plaisance.

Caftan : Longue robe portée par les hommes et les femmes.

Dolman : Veste courte aux nombreux boutons inspirée des cosaques.

Boyards et Cosaques : Tribus de la steppe fidèles aux Tsars et fournissant des troupes d’élite.

« Vas-y-dire » : Au Moyen-Age et à la Renaissance, nom du valet « espion » des belles dames.